À 54 ans, Ben Sasse sait qu’il va mourir. Depuis deux jours, l’Amérique découvre, bouleversée, l’histoire de cet ancien sénateur républicain du Nebraska, atteint d’un cancer du pancréas métastasé. L’interview qu’il a accordée dimanche à l’émission emblématique 60 Minutes de la chaîne CBS s’est révélée comme un négatif de ce qu’est devenue la politique américaine ces dernières années.

La lucidité, la retenue et la justesse de ses propos ont rappelé à beaucoup ce que pouvait être un responsable politique dans un pays désormais fracturé.

Diagnostiqué en décembre 2025, Ben Sasse s’est vu annoncer une espérance de vie de trois à quatre mois. Quatre mois plus tard, il est toujours là, grâce, dit-il, à « la providence, la prière et un médicament miracle ».

Un traitement expérimental a réduit de 76 % le volume de ses tumeurs, lui offrant un sursis inattendu. Mais l’essentiel n’est pas médical. Ce qui marque, c’est le regard qu’il porte sur sa propre fin.

L’Amérique émue par son humanité

« Avoir un diagnostic terminal n’est pas si unique, le temps nous est à tous compté, déclare-t-il. Cela nous offre une opportunité de parler de choses plus importantes. (…) C’est étrange : les gens agissent comme si vous aviez 93 ans et beaucoup de sagesse. Je ne sais pas si c’est le cas. »

Dans un contexte politique conflictuel, son message a dépassé largement sa personne, et c’est cela qui a ému les téléspectateurs. Les messages de soutien pleuvent, depuis deux jours, sur les réseaux sociaux. Ben Sasse s’est fait le porte-voix d’une population fatiguée de tant d’antagonisme, lorsqu’il a critiqué une vie politique américaine qu’il juge vide de substance : « Le Congrès ne se confronte pas aux questions importantes », affirme-t-il.

Le niveau très bas de la natalité l’inquiète notamment. « Les gens ont arrêté de faire des enfants, depuis quelques décennies, a-t-il pointé. On a arrêté d’avoir des relations sexuelles. C’est tellement bizarre ! »

Sasse : « Un enfant est un pari sur l’avenir »

Il pointe l’addiction développée à nos téléphones. « On se balade avec cet objet dans notre poche (NDLR : le téléphone) qui nous a distraits des activités humaines les plus fondamentales, tout ça pour un pic de dopamine et en pensant que Candy Crush pourrait être un bon moyen de passer son temps. Faire un enfant constitue un pari sur l’avenir. Aujourd’hui, les bébés sont vus comme source d’inconfort, mais les bébés ont toujours constitué une source d’inconfort ! C’est ce que vous pouvez faire de plus magnifique pour votre famille. »

Selon lui, les États-Unis traversent également une révolution numérique majeure, dans la foulée du développement sans frein de l’intelligence artificielle, sans réel débat sur ses conséquences, notamment sur le travail. Mais surtout, il voit dans la crise politique actuelle le symptôme d’un mal plus profond : l’effondrement des communautés locales. « Notre dysfonctionnement politique national est l’écho de problèmes plus larges », explique-t-il.

Ancien critique de Donald Trump (il avait voté pour sa destitution après le 6 janvier), Sasse refuse aujourd’hui de s’enfermer dans les querelles partisanes. Son obsession est ailleurs : reconstruire des liens humains. « La meilleure chose que vous puissiez être, c’est père, mère, voisin, ami », insiste-t-il, dénonçant une classe politique obsédée par les titres et les statuts.

Sa foi chrétienne l’aide à avancer

Mais c’est lorsqu’il évoque sa famille qu’il peine à contenir son émotion. Marié depuis 31 ans, père de trois enfants, il sait qu’il ne verra probablement pas ses filles se marier ni son fils grandir.

« Je veux marcher avec elles jusqu’à l’autel, mais je sais que ce ne sera sans doute pas possible, dit-il. Mon fils a 14 ans, il ira bien, il aura d’autres personnes avisées qui le guideront, mais je suis super dégoûté de ne pas pouvoir être là quand il aura 16, 18 ou 20 ans, pour lui donner plus de conseils qu’il n’en veut, lui mettre le bras autour de l’épaule, le voir devenir un homme. Mais ce n’est pas le plan de Dieu. »