Côté pile, un leader mondial des connecteurs électroniques, au savoir-faire éprouvé, fleuron de l’industrie de pointe. Côté face, une entreprise où des salariés disent venir travailler « la boule au ventre », « terrorisés » ou en larmes lorsqu’on les interroge.

Depuis deux semaines, l’entreprise Linxens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) connaît un mouvement de grève jamais-vu qui bloque totalement la production de cette société stratégique.

Méconnue du grand public, Linxens est spécialisée dans la fabrication des connecteurs de puces pour cartes bleues ou cartes SIM. Longtemps, le site mantais a même été le seul au monde à produire ces pièces de quelques millimètres, devenues indispensables pour les secteurs bancaire et téléphonique.

Mais d’autres concurrents se sont engouffrés dans le marché et, en juillet 2018, l’entreprise a été rachetée par un fonds d’investissement chinois. « C’est là que les ennuis ont commencé », confie un salarié sous couvert d’anonymat.

« Je me cache aux toilettes »

« Les menaces de licenciement se sont multipliées contre certains collègues, les pressions se sont accrues, la surcharge de travail a augmenté et nos acquis sociaux ont été touchés. C’est pour les préserver que nous nous mobilisons aujourd’hui, témoignent Rida, Philippe et Pascal, respectivement délégués CGT, CFDT et Sud. Certains sont au bout du rouleau. Nous sommes arrivés à un tel point que cette grève a aussi une vertu thérapeutique. »

Une salariée, qui préfère la discrétion, dit ainsi son profond mal-être, sa peur de venir travailler. Le mot terreur n’est pas loin quand elle évoque sa responsable : « Je me cache aux toilettes par crainte de la croiser. On est fliqués pour tout. Mon boulot a changé. Du jour au lendemain il a fallu que je sois polyvalente. Aujourd’hui, la grève me permet de souffler, de m’éloigner de ce quotidien. »

Ce « durcissement » est illustré, jusqu’à la caricature, par le profil d’un cadre RH fraîchement recruté. Sur sa fiche professionnelle, depuis modifiée, cette responsable se présente comme « Killer »…

Un marché en pleines turbulences

Pour certains, bien que les comités de direction soient français, la dégradation du climat social serait liée à l’arrivée de l’actionnaire chinois, aux exigences relevées. « Ils ne comprenaient pas qu’on ne travaille pas 42 heures par semaine comme à Singapour ! se désolent les trois syndicalistes. Ils nous ont juste achetés pour récupérer les brevets. »

Toutefois, la baisse d’activité pourrait elle aussi expliquer cette situation. Depuis la crise du Covid, la carte à puce est en perte de vitesse, le paiement par téléphone ou les virements instantanés limitent son intérêt. Résultat : les effectifs sont passés de 450 personnes — dans les années 1980- à 180 aujourd’hui et depuis deux ans, les difficultés économiques se sont accrues. La production a par exemple chuté de 30 % entre 2023 et 2024.

En dépit de ce contexte, la direction locale assure vouloir « la pérennité du site » : « Nous avons investi 2,3 millions d’euros cette année. Nous ferons tout pour pérenniser l’entreprise en travaillant par exemple à diversifier nos productions comme dans le domaine médical », rassure Alek Melis, le directeur de l’usine de Mantes-la-Jolie, interrogé entre deux rendez-vous avec les représentants du personnel.