200 auteurs ont quitté Grasset après le limogeage de son emblématique PDG Olivier Nora et examinent aujourd'hui leurs moyens d'action pour récupérer leurs droits.
Une bataille après l'autre: les écrivains qui ont claqué la porte de Grasset mi-avril suivent de près l'offensive menée à bas bruit chez Fayard, autre maison d'édition dans le giron de Vincent Bolloré où des auteurs tentent de récupérer les droits sur leurs livres.
Entre ceux ayant signé pour un futur ouvrage, parfois en percevant une avance, et d'autres souhaitant reprendre le contrôle de publications passées, les situations varient mais la quête est rarement de tout repos.
L'expérience est "très difficile", confirme à l'AFP l'historien Pascal Blanchard, qui fait partie de ceux qui ont lancé ce combat après l'arrivée en 2024 à la tête de Fayard de Lise Boëll, éditrice d'Eric Zemmour.
Plusieurs mois de tractations lui ont été nécessaires pour récupérer les droits sur un ouvrage collectif sur François Mitterrand et se délier de ses obligations sur un livre sur les Etats-Unis qui devait paraître chez Fayard.
"Il faut être extrêmement patient même si, en tant qu'historien, on est habitués au temps long", plaisante-t-il.
Difficile de savoir combien d'auteurs ont suivi cette voie pour rompre avec cette maison centenaire appartenant, comme Grasset, à Hachette Livre, contrôlé depuis 2023 par Vincent Bolloré.
Selon l'historien Jean-Yves Mollier, 65 universitaires ont à ce jour signé un courrier demandant la "restitution des droits des ouvrages" qu'ils y ont fait paraître et dénonçant la "dérive idéologique" de cette maison, fleuron des sciences humaines. Contacté, Fayard n'a pas donné suite.
M. Mollier a lui-même eu gain de cause de manière singulière, à la faveur du tollé provoqué par la suppression d'une partie d'un entretien publié fin février par Livres Hebdo. Ce spécialiste de l'édition y évoquait des "pressions" chez Grasset depuis son rachat par Vivendi.
"Il y a eu une telle levée de boucliers que, le lendemain, Fayard m'a écrit pour me rendre mes droits, chose qui m'avait été refusée jusque-là", raconte à l'AFP cet historien, qui ne voulait plus être publié dans la même maison que des personnalités politiques "sans aucune notoriété dans le champ intellectuel et scientifique".
"J'ai 78 ans et le plus important pour moi, c'est ma réputation", dit-il.
Chemin escarpé
Ce combat n'a pas échappé aux quelque 200 auteurs qui ont quitté Grasset après le limogeage de son emblématique PDG Olivier Nora et examinent aujourd'hui leurs moyens d'action pour récupérer leurs droits. "Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient (la) propriété" de Vincent Bolloré, proclamait leur lettre commune mi-avril.
Hormis pour les stars de l'édition, qui ont pu négocier des contrats sur mesure, le chemin promet d'être escarpé.
Légalement, une maison d'édition reste propriétaire des droits 70 ans après la mort de l'auteur, même si une réforme de 2014 permet aux écrivains de rompre ce lien quand l'éditeur ne respecte pas certaines obligations (promotion des ouvrages, communication sur les ventes...).
"C'est une réforme qui a été négociée afin d'offrir un certain équilibre entre l'éditeur, qui prend un risque économique important et doit avoir une certaine sécurité dans l'exploitation des droits, et l'auteur qui lui confie ce qu'il a de plus précieux, son oeuvre", explique à l'AFP Pauline Menez, avocate du cabinet spécialisé Claire Prugnier.
Le scénario d'un changement d'actionnariat n'a en revanche pas été codifié dans la loi et certaines voix réclament aujourd'hui l'introduction d'une "clause de conscience" qui permettrait aux auteurs de se libérer de leur éditeur dans ce cas de figure.
Sans aller jusque-là, la ministre de la Culture Catherine Pégard a jugé mercredi "légitime" de s'interroger sur la rupture du lien entre auteurs et éditeurs "quand la politique éditoriale est brutalement modifiée".
"Quand une maison d'édition, qui est presque une seconde famille, prend un virage à 180° dans sa ligne éditoriale, on se sent trahi", explique à l'AFP l'historien Ludovic Tournès, qui a eu moins de mal que d'autres à récupérer ses droits sur un ouvrage paru en 2020.
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"N'étant pas un auteur qui vend beaucoup, Fayard n'était pas particulièrement intéressé pour me retenir", souligne-t-il, tout en se félicitant de l'écho rencontré par la fronde chez Grasset : "J'ai l'impression qu'une fenêtre est en train de s'ouvrir".