Reportage photoLe génocide des Roms, Sintis, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs a fait entre 300 000 et 500 000 morts au cours de la Seconde guerre mondiale. En France, cette histoire peine encore à être mise au jour et les victimes à être comptabilisées.

Entre 300 000 et 500 000 Roms, Sintis, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs ont été assassinés en Europe par l’Allemagne nazie et ses alliés lors de la Seconde guerre mondiale. Longtemps ignoré, ce génocide reste encore largement absent de la mémoire collective. Aujourd’hui, le collectif Zor, créé en 2024 par des descendants de « nomades » internés en France pendant l’Occupation, se mobilise pour faire reconnaître ce pan de l’histoire et demande que le 2 août devienne une journée nationale de mémoire.

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Ritchy Thibault, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 17 janvier 2026. MATHILDE MAZARS

Ritchy Thibault, 22 ans, est le fondateur de l’association Zor, qui œuvre pour la reconnaissance du génocide des Tziganes en France. Son arrière-grand-mère paternelle, Maria Azais, a été internée au camp de Jargeau, dans le Loiret.

La proposition de résolution, discutée en commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale le 8 avril, a invité le gouvernement à « reconnaître solennellement le génocide des Roms, Sintis, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs [ce terme a remplacé “Gens du voyage”] et les persécutions subies en France entre 1940 et 1946 », et à instaurer la date du 2 août comme journée de commémoration. Le texte a été adopté.

La nuit du 2 au 3 août 1944 correspond au plus important massacre constitutif du génocide des Tziganes, au cours de laquelle 4 300 Roms, Sinti, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs, internés dans le Zigeunerlager [« Le camp des Tsiganes »] d’Auschwitz-Birkenau, furent exterminés. L’Allemagne nazie partage les responsabilités de ce génocide avec d’autres pays européens, dont la France qui, entre 1939 et 1946, sous le régime de Vichy, a mis en place une politique d’assignation à résidence et d’internement des Tziganes et accéléré le processus génocidaire avant la Libération.

La photographe Mathilde Mazars est allée à la rencontre de rescapés et militants tziganes qui ont œuvré à la reconnaissance de ce génocide, ainsi qu’à la préservation de sa mémoire.

Un carnet anthropométrique – un document administratif français obligatoire permettant d’identifier et surveiller les déplacements des « nomades » sur le territoire français – , délivré par l’administration française conformément à la loi du 16 juillet 1912, ici en usage durant la Seconde guerre mondiale avec mention d’une assignation à résidence datée de 1941.

Ritchy Thibault : « Il y a une forme de déni génocidaire. Ces persécutions n’ont jamais vraiment pris fin, elles se sont simplement transformées. Peu de gens le savent, mais les dernières personnes libérées des camps en France étaient des Manouches, en 1946, deux ans après la Libération », rappelle-t-il. « Chez nous, les anciens ont peur dès qu’ils voient la police arriver : ce sont les autorités françaises qui les ont internés, pas les SS. »

Léa, 24 ans, Manouche et Yéniche, et sa grande-tante, Maria-Louise Bony, à Bourges (Cher), le 25 janvier 2026. MATHILDE MAZARS

Léa est apprentie tatoueuse dans le Berry et porte-parole du collectif Zor. Sa grande-tante, Maria-Louise, et se grands-parents paternels ont été internés dans un camp. Dominique, père de Léa et neveu de Maria-Louise : « Mon père était interné au camp avec Maria-Louisa. Ils ne nous en a jamais parlé. On ne savait rien, on ne posait pas de questions. C’est Léa, ma fille, qui a donné un coup de pied dans la fourmilière. »

Etat nominatif des nomades assignés à résidence dans la section de Sarlat (Dordogne), établi par la gendarmerie nationale en application des mesures administratives de mars 1942.

Maria-Louisa Bony : « Nous sommes restés longtemps à Rivesaltes [dans les Pyrénées-Orientales]. Quand la guerre s’est terminée, on n’en a plus jamais reparlé avec mes parents. C’était comme si rien ne s’était passé. Aujourd’hui, j’ai envie de témoigner, grâce à Léa. » Elle ajoute qu’après la guerre, le racisme n’a pas disparu : « A l’école, on me mettait au fond de la classe, comme si je n’existais pas. » Pour Léa Bony, ce silence et ces discriminations ont laissé une trace durable : « Il y a toujours cette impression d’être des citoyens de seconde zone. C’est pour ça que notre présence à l’Assemblée nationale est un symbole fort. »

Stanys Bayer, 22 ans, membre du collectif Zor, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), le 23 janvier 2026. MATHILDE MAZARS

Photo d'archive de la famille Schmitt-Henrique, la famille de Stanys Bayer, au camp de Poitiers, en 1943.

Stanys Bayer est Manouche et vit à Poitiers. Ses arrières-grands-parents ont été internés au camp de concentration de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) et plusieurs de ses ancêtres du côté paternel ont été déportés en Allemagne, notamment à Dachau. Placé sous administration française, le camp de Montreuil-Bellay a accueilli près de 2 000 hommes, femmes et enfants entre novembre 1941 et janvier 1945.

Illiana, 19 ans, devant sa caravane, à Hellemmes-Ronchin (Nord), le 25 avril 2026. MATHILDE MAZARS

Orasio, 16 ans, et Illiana, 19 ans, ont grandi sur l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin, dans le nord de la France, un lieu qu’ils décrivent à la fois comme leur point d’ancrage et le point de départ de leur engagement. Dans leur famille, la mémoire du génocide est bien présente, mais elle est longtemps restée en arrière-plan. Orasio évoque son arrière-grand-père, mort brûlé dans le camp de Saliers, ainsi que son grand-père Michel, aujourd’hui décédé, qui avait survécu aux camps. Illiana, de son côté, porte le souvenir de son arrière-arrière-grand-mère, Marie Vitchiner, internée à Rivesaltes et qui n’est jamais revenue.

Photo d'archive de l'internement de Marie Vitchiner, au camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), où elle est morte.

Leur engagement est aussi nourri par leur réalité sociale. Installés à proximité d’une concasserie et d’une usine de ciment, ils dénoncent des conditions de vie difficiles, marquées par des problèmes de santé récurrents (maladies respiratoires, cancers – ce qu’ils appellent la « gale du ciment »).

Orasio, 16 ans, à Hellemmes-Ronchin (Nord), le 25 avril 2026. MATHILDE MAZARS

Face à cela, Orasio et Illiana refusent de se résigner. Tous deux défendent une autre image de leur culture : la vie en caravane, les veillées autour du feu et la langue romani. « On nous réduit à des clichés, mais on a une culture, une histoire, une dignité », affirment-ils, déterminés à faire entendre leur voix et à obtenir des conditions de vie plus justes.

Maïwenn, 17 ans, lycéenne, à Arpajon (Essonne), le 26 avril 2026. MATHILDE MAZARS

Maïwenn est la petite-fille de Raymond Gurême, figure emblématique de la mémoire des internements de « nomades » en France entre 1940 et 1946. Arrêté très jeune avec sa famille, il a été interné dans plusieurs camps, dont Linas-Montlhéry et Montreuil-Bellay, avant de s’évader à plusieurs reprises et de

rejoindre des réseaux de résistance.

Une « carte d’interné politique », délivrée par la République française au nom de Raymond Gurême, le grand-père de Maïwenn. Le document atteste de son internement du 4 octobre 1940 au 5 octobre 1941.

Confrontée dès l’enfance aux stéréotypes et aux insultes visant les Voyageurs, Maïwenn refuse aujourd’hui de se taire : « On est des êtres humains. » Fière de sa double culture, elle revendique une identité plurielle et ouverte.