Indispensables au fonctionnement de nombreux hôpitaux, les "Padhue", praticiens à diplôme hors Union européenne, restent pourtant cantonnés à un statut précaire. Face aux critiques, le gouvernement promet de simplifier un système jugé à bout de souffle. À quoi ressemblerait une France sans médecins diplômés à l'étranger? On en parle dans le nouvel épisode du "Titre à la une".

Le gouvernement français a annoncé, mercredi 29 avril 2026, vouloir réexaminer le statut des Praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue) contraints de repasser des concours pour obtenir une autorisation pleine et entière d’exercer. L’exécutif promet notamment de simplifier leur titularisation, après la vive réaction d’Emmanuel Macron, qui s’est emporté ce lundi contre un système qu’il juge dysfonctionnel: "C’est encore le bordel. C’est un truc qui me rend dingue! C’est la folie du système français."

Les Padhue exercent déjà en France, mais sans bénéficier du "plein exercice", et donc sans les mêmes conditions de travail ni de rémunération que leurs homologues diplômés en Europe. Urgentistes, psychiatres, gynécologues, généralistes ou gériatres: depuis plus de vingt ans, la désertification médicale a poussé de nombreux établissements, notamment publics, à recourir à ces professionnels.

Selon une étude publiée en 2025, ils sont majoritairement diplômés d’Algérie (38,6 % des Padhue actifs réguliers), de Tunisie (16%), de Syrie (8,3%), du Maroc (6,8%) ou du Liban (4,2%).

Pour mieux comprendre ces enjeux, le nouvel épisode du Titre à la une reçoit Frédéric Bizard, économiste spécialiste des questions de protection sociale et de santé, professeur associé à l’ESCP Europe et à l’université Paris-Dauphine.

Déserts médicaux, crise de l'hôpital public: faut-il assouplir les conditions imposées aux médecins étrangers ? 19:36

À quoi ressemblerait une France sans médecins diplômés à l'étranger?

Ce serait une France avec des déserts médicaux encore plus importants, en particulier dans les zones rurales. Ces médecins à diplôme étranger exercent principalement à l'hôpital: plus de 62% sont salariés dans des établissements publics, surtout dans les zones périurbaines d'Île-de-France et d'autres grandes villes. Concernant les libéraux, 40% d'entre eux s'installent en zone rurale, contre seulement 11% pour les médecins à diplôme français. C’est une population précieuse pour faire fonctionner les hôpitaux publics là où les médecins français vont peu, et pour amoindrir les déserts médicaux ruraux.

En ce qui concerne les Padhue qui occupent un statut intermédiaire à l'hôpital, quel est leur profil?

Il existe deux catégories de médecins à diplôme étranger. D'une part, environ 10.000 médecins diplômés dans l'Union européenne qui bénéficient, depuis 2005, de la libre circulation et de la reconnaissance mutuelle de leurs diplômes. Ils ne rencontrent pas de problèmes majeurs de reconnaissance ou d'intégration. La grande difficulté concerne les Padhue, qui sont quasiment 20.000.

Le nombre de médecins à diplôme étranger a doublé depuis 2010, passant de 15.000 à plus de 30.000, soit environ 11 à 12% de l'ensemble des praticiens en France. Près de 60% d'entre eux proviennent du Maghreb, avec une majorité d'Algériens. Les deux tiers sont salariés, principalement à l'hôpital public où les manques sont importants. Ils représentent 30 à 40% de la ressource médicale dans certains centres hospitaliers périphériques et sont surreprésentés dans des spécialités comme la chirurgie (20% des effectifs), l'anesthésie-réanimation ou la psychiatrie.

Il y a une zone grise. Le président de la République s'est ému de leur sort, car ils travaillent dans des conditions précaires. En effet, leurs conditions de rémunération et de statut sont bien moins satisfaisantes que celles des médecins français. Peu sont reconnus comme praticiens; ce statut est réservé à ceux qui réussissent les épreuves de vérification des connaissances (EVC).

En 2025, il y avait 4.000 places pour près de 20.000 demandes, et environ 3.800 ont été reçus. L'échec n'est pas forcément dû à un manque de compétences, mais au fait que ces médecins travaillent déjà énormément, enchaînant les gardes pour compléter un salaire souvent proche de celui des internes, soit environ 2.000 euros. Ceux qui échouent se retrouvent dans une situation précaire avec une autorisation de pratiquer limitée à 13 mois. Beaucoup exercent sous un statut non légal, une situation tolérée qu'Emmanuel Macron a qualifiée d'aberrante.

Comment expliquer que certaines places restent vacantes malgré les besoins?

Trois objectifs doivent être conciliés. D'abord, garantir une qualité de soins optimale aux Français. La qualité des diplômes varie selon les pays, et la formation française, très sélective, reste l'une des meilleures au monde. La vérification des connaissances est donc indispensable. Ensuite, il faut assurer une équité envers ceux qui passent leur diplôme en France après au moins dix ans d'études difficiles. Enfin, il faut mettre un terme à l'exploitation de ces médecins dont nous avons besoin mais que nous ne parvenons pas à intégrer correctement.

Un décret de mai 2025 a tenté de favoriser leur intégration via une double voie. Une voie interne permet d'accélérer la reconnaissance par une évaluation en exercice dans les établissements. Une voie externe, limitée à 400 places, permet à des médecins étrangers d'intégrer le système. Le frein principal reste financier: les hôpitaux publics ont pris la mauvaise habitude d'utiliser des praticiens pleinement qualifiés en les payant comme des internes. Il faut assumer de les rémunérer comme les médecins diplômés en France. Il faut noter que ces praticiens peuvent aussi manquer dans leur pays puisque quand on a les deux tiers qui proviennent des pays du Maghreb, il peut y avoir une pénurie très importante de ressources médicales dans ces trois pays.

L'Algérie pourrait-elle utiliser ses médecins comme moyen de pression diplomatique?

Je ne vois pas comment le gouvernement algérien pourrait empêcher ses ressortissants d'exercer en France. C'est à la France de décider de la reconnaissance d'un diplôme étranger. L'Algérie pourrait plutôt améliorer ses propres conditions d'exercice pour freiner la fuite des cerveaux, car ces médecins manquent aussi cruellement dans leur pays d'origine.

Comment comprendre la phrase d'Emmanuel Macron qui fait un lien entre une diplomatie ferme vis-à-vis de l'Algérie et le nombre de médecins en France?

Au-delà de la diplomatie, si véritablement on avait une mauvaise intégration des Algériens en général, On pourrait avoir beaucoup plus de difficultés à disposer de ces médecins à diplômes étrangers dont on a besoin. La dépendance du système français à ces médecins doit être relativisée. Nous n'avons jamais formé autant de médecins qu'aujourd'hui, cette dépendance va donc diminuer. La France a le devoir de mieux intégrer et rémunérer ces professionnels aux compétences reconnues, plutôt que de les laisser exercer dans une zone grise sous des conditions d'exploitation. L'enjeu est avant tout français et non diplomatique. Ces médecins jouent un rôle de complément essentiel dans les zones où les diplômés français s'installent peu.