Il faut renoncer à la fable rassurante selon laquelle l’automatisation ne s’arrêtera pas au seuil du travail intellectuel. On a longtemps cru que la machine prendrait en charge les tâches répétitives pour laisser intact ce qui faisait la valeur des professions qualifiées : synthétiser, hiérarchiser, arbitrer. C’était le vieux récit de l’usine, transposé dans les bureaux : aux ouvriers, la mécanisation, aux cadres, la montée en gamme. Aujourd’hui, cette frontière se défait.

Mais ce qui s’annonce ne relève pas seulement d’une substitution de tâches. Là où le taylorisme décomposait l’activité des travailleurs manuels en unités gestuelles élémentaires afin de déterminer la meilleure manière de faire, les systèmes génératifs commencent à décomposer les opérations mentales en donnant le sentiment de les optimiser.

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Ils proposent la réponse à un courriel avant même que l’intention en soit clarifiée, rédigent une note de synthèse déjà ordonnée, résument une réunion en gommant une part des hésitations et des débats qui font pourtant la vérité du travail réel, etc. Ce n’est plus seulement l’exécution qui est assistée, c’est la formation même du jugement.

Mécanisme de dépossession

Relire Hyacinthe Dubreuil [1883-1971, syndicaliste français] n’a donc rien d’un exercice de mémoire. Il avait compris que le taylorisme ne se réduisait pas à l’accélération des cadences. Son effet le plus profond était ailleurs : dans la séparation entre l’exécution et l’intelligence de l’acte.

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L’ouvrier demeurait à son poste, mais le sens de son geste, sa finalité étaient pensés ailleurs. Une fois son travail décomposé en gestes prescrits, le travailleur continuait d’agir, mais sans plus être désormais tout à fait l’auteur de son travail. La contrepartie était la promesse d’accéder à la société de consommation, de gagner en pouvoir d’achat, de s’élever socialement. C’est ce mécanisme de dépossession qui remonte aujourd’hui des ateliers vers les bureaux, sans que la contrepartie soit cette fois définie.

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