"Euphoria" a fait son grand retour sur HBO en avril après quatre ans d'arrêt. Quatre ans pendant lesquels la série a accumulé les départs, les reports, les critiques - et les interrogations concernant la méthode Levinson.
"Double fuck Euphoria". Avec une simple ligne, lancée sur son Instagram, Labrinth a claqué la porte de la série de Sam Levinson, en mars dernier. Directeur musical historique, il a participé, par sa bande-son, à l'esthétique d'Euphoria - portrait en épisodes d'une génération post-11 septembre et de son angoisse sourde porté par Zendaya, Jacob Elordi, Hunter Schafer ou encore Sydney Sweeney.
Labrinth s'est ouvert, un mois plus tard, sur cette décision, dans une story Instagram. "Je suis parti parce que, pour être tout à fait honnête, quand je travaille pour quelqu'un, sa vision est primordiale pour moi, mais je ne me laisse pas faire", a-t-il alors écrit, mettant au jour les fortes de dissensions qui existaient avec Sam Levinson.
Si la série s'est imposée, pour certains, comme le reflet d'une jeunesse, elle est surtout l'œuvre d'un homme, âgé de 41 ans aujourd'hui. Roi solitaire en son plateau, Sam Levinson est partout sur Euphoria: créateur, scénariste, réalisateur. Cette série l'a imposé comme un génie créatif, un maniaque de perfectionnisme dont la mainmise totale aurait produit, à elle seule, l'esthétique visuelle de la série. Il aurait en réalité repris toute l'esthétique de Petra Collins - évincée du projet par HBO après avoir travaillé cinq mois dessus.
Punkt. Maintenant, je dois en changer parce qu’elle est devenue mainstream et m’a été volée. Le pire est quand des gens qui ne savent rien de cette histoire viennent me dire que la série ressemble à mes photos." "J’ai été anéantie, car cette esthétique est ce que j’ai construit toute ma vie, raconte-t-elle au média hongrois. Maintenant, je dois en changer parce qu’elle est devenue mainstream et m’a été volée. Le pire est quand des gens qui ne savent rien de cette histoire viennent me dire que la série ressemble à mes photos."
Dans ce mode de fabrication, le culte du créateur prime sur tout le reste - y compris sur les gens qui la servent. Et les acteurs le savent que trop bien. Une enquête du Daily Beast, fondée sur des sources anonymes de la production, décrit des conditions de tournage "toxiques, voire inhumaines". Certaines journées duraient ainsi entre quinze et dix-sept heures, en grande partie parce que Sam Levinson arrivait sans liste de plans précise, changeait les scripts à la dernière minute, et insistait pour tourner sur pellicule Kodak plutôt qu'en numérique.
Entre les prises, les figurants auraient eu l'interdiction de prendre des pauses, de se nourrir ou même d'aller aux toilettes tant qu'ils n'avaient pas filmé leur scène. Des plaintes ont été déposées auprès du SAG-AFTRA (le syndicat des acteurs), qui a envoyé un représentant enquêter. HBO a répondu par communiqué que "le bien-être du cast et des équipes a toujours été une priorité absolue" et qu'il n'y avait "jamais eu d'enquête officielle" à ce sujet.
Derrière les déclarations de la production, des départs se font sans fracas. Celui de Barbie Ferreira - Kat Hernandez à l'écran - en est un exemple saillant. Personnage chouchou des fans dès les premiers épisodes, elle a vu son temps d'écran fondre lors de la saison 2, sans raison apparente. Elle quitte la série, quelques mois plus tard, en août 2022.
Des tensions avec Sam Levinson auraient eu raison des scènes de son personnage: à deux reprises, Barbie Ferreira aurait quitté le plateau en plein tournage. Lors des multiples prises de la scène du jacuzzi, visible dans l'épisode "You Who Cannot See, Think of Those Who Can", elle se serait alors blessée - ce qui aurait aggravé les mauvaises relations avec Sam Levinson, accusé de négliger la sécurité des acteurs.
Les désaccords se sont aussi manifestés sur le devenir du personnage. "Sam écrit pour des choses auxquelles il s'identifie. Je ne pense pas qu'il s'identifie à Kat. Moi oui", avait-elle sobrement justifié au micro du podcast Armchair Expert. Elle ajoute qu'elle ne voulait pas finir cantonnée dans le rôle de "la meilleure amie grosse" et que, peut-être, cette préoccupation était partagée par Sam Levinson. Dans une interview à Collider, elle précisera néanmoins que la série n'a pas su exploiter son "plein potentiel" en tant qu'actrice.
100% male gaze
Ces tensions évoquent la façon dont Euphoria traite ses collaborateurs - et, par extension, ses personnages féminins. Les épisodes sont des étalages de male gaze, mécanisme par lequel les personnages féminins sont mis en scène comme des objets de désir pour un regard masculin, plutôt que comme des sujets à part entière. Théorisé en 1975 par Laura Mulvey dans Visual Pleasure and Narrative Cinema, ce concept s'étend sur trois niveaux: celui de la caméra, celui des personnages masculins qui orientent l'action, et celui du spectateur qui absorbe cette perspective comme naturelle.
Dans Euphoria, ces trois niveaux se superposent - en particulier dans la saison 3. Les femmes y font presque toutes une forme de travail du sexe - ce qui permet à la série d'insinuer son cliché anticapitaliste selon lequel tout salariat serait une forme de prostitution, tout en s'offrant le plaisir du voyeurisme. Sydney Sweeney avait fait part de son malaise, affirmant dès 2022 à The Independant, avoir demandé à plusieurs reprises la suppression de scènes de nudité qu'elle jugeait inutiles. Si Sam Levinson acceptait ses demandes, "il en proposait encore davantage".
Ce n'est pas un fait isolé. Lors de la création de The Idol en 2023, une enquête de Rolling Stone fondée sur treize témoignages anonymes avait aussi décrit une production chaotique. La réalisatrice Amy Seimetz aurait même été écartée du projet parce que sa version était jugée "trop orientée vers une perspective féminine". Sam Levinson aurait alors repris seul les rênes - avec un virage assumé vers davantage de scènes à caractère sexuel.
Portrait partial
Est-il injuste de réduire Euphoria à ses coulisses? Il est vrai, la série a occupé un espace que peu osaient habiter - exposant les addictions, les questionnements sur le genre et l'identité, le rapport au corps et au sexe. Mais là encore, elle n'en demeure pas moins un portrait partial - pour ne pas dire caricatural - de la Gen Z.
Euphoria est ainsi critiquée par ceux et celles qu'elle prétend représenter. Sur TikTok, des milliers de vidéos décortiquent ce que la série glorifie sans critiquer - la romantisation des relations toxiques et abusives, la glamourisation des troubles mentaux, les questionnements raciaux peu traités. Miroir déformant de la jeunesse, il est peut-être simplement le reflet de son créateur, Sam Levinson. Lui-même ayant raconté sa lutte contre les addictions.