Plus de 7 millions d’exemplaires vendus en 2025 : avec les Meta Glasses, la maison mère de Facebook et Instagram a réussi là où Google s’était cassé les dents. Mais la caméra embarquée dans ces lunettes connectées, principal argument de l’objet dopé à l’IA, pose de réelles questions de confidentialité.

Si vous les croisez dans un parc, dans les allées d’un magasin ou dans la rue, il y a des chances qu’elles vous aient vues aussi — et même qu’elles vous aient filmé au passage. Les Meta Glasses, lunettes connectées de Meta, sont posées sur le nez de millions de personnes. La monture ressemble à une paire de Ray-Ban classique, et c’est l’un des points forts de l’objet. Elle est seulement un peu plus épaisse, pour abriter des haut-parleurs, une batterie, et surtout son argument principal : sa caméra.

Google Glass : le futur qui n’est jamais venu

Mais pour comprendre les Meta Glasses, un petit retour en arrière s’impose. Juin 2012, sur la scène du Moscone Center de San Francisco. Le cofondateur de Google, Sergey Brin, s’apprête à présenter le « futur ». Il profite de la Google I/O, conférence annuelle où les développeurs viennent faire leurs annonces, pour montrer son nouveau bébé : les Google Glass.

En tee-shirt noir, prototype sur le nez, l’homme d’affaires fait une démonstration spectaculaire. Des parachutistes filment en direct leur descente depuis le ciel jusqu’à la scène, pour rapporter à Sergey Brin la paire de lunettes qu’il leur a « prêtée ».

À ce moment-là, dans les yeux de Brin, le projet est une vision ambitieuse, presque une manière d’améliorer la connexion entre les êtres humains. Mais l’objet va connaître un échec cuisant. Les Google Glass deviennent disponibles pour le grand public en avril 2014, et leur production est arrêtée à peine un an plus tard, en janvier 2015.

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Elles sont trop chères, le design ne séduit pas, et l’objet en lui-même fonctionne mal. Mais ce n’est pas ça qui a réellement tué les Google Glass : ce sont ceux qui les portaient. Ces lunettes avaient en effet une particularité qui les distinguait des autres gadgets : elles concernaient à la fois ceux qui les portaient et ceux qui ne les portaient pas — c’est-à-dire à peu près tout le monde.

Le projet de Sergey Brin est rapidement perçu comme intrusif, malpoli. Google se résout même à publier une liste de comportements à adopter et à éviter, pour ne pas passer pour un « abruti ». Les porteurs indiscrets et lourdingues héritent vite d’un sobriquet qui résume bien le regard porté sur eux : les glassholes, contraction de Glass, le nom du projet, et de « assholes », soit « connards » en français.

Si l’histoire des Google Glass est essentielle pour comprendre celle des Meta Glasses, c’est parce que les lunettes de Mark Zuckerberg pourraient bien souffrir des mêmes maux que leurs cousines disparues.

Silence, ça tourne discrètement

Les Meta Glasses ont une qualité que les Google Glass n’avaient pas : la discrétion. Leurs porteurs ne sont plus aussi facilement repérables, y compris lorsque les lunettes filment. Mais c’est à double tranchant.

Sur les réseaux sociaux, des milliers de vidéos circulent, mettant en scène des personnes qui n’ont donné leur accord ni pour être filmées, ni pour que les images soient ensuite diffusées.

Pire, les Meta Glasses sont devenues l’outil de prédilection des « prankeurs », ou encore des coachs autoproclamés en drague et en confiance en soi, qui s’en servent pour aborder des femmes et publier l’échange en ligne. La BBC a notamment retrouvé plusieurs d’entre elles, dont les vidéos cumulent parfois des centaines de milliers de vues.

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Meta avait pourtant trouvé une solution pour pallier cette discrétion embarrassante : une LED qui s’active et clignote pendant l’enregistrement d’une vidéo ou la prise d’une photo. Mais la lumière n’est pas toujours visible en plein jour, et son fonctionnement repose sur l’idée que tout le monde connaît sa signification. Surtout, comme nous l’expliquons dans notre vidéo (ci-dessus), divers subterfuges permettent de filmer sans activer la LED. En ligne, certains vendent même des services de désactivation de la lumière.

Alex Himel, directeur du département Meta Glasses, explique que l’entreprise a rendu les lunettes « aussi inviolables que possible ». « Le fait est que quand un produit est utilisé par autant de monde, certains finiront toujours par trouver des façons de s’en servir auxquelles nous n’avions parfois pas pensé, poursuit-il. Mais pour nous, l’objectif est de corriger le tir le plus vite possible. »

IA et reconnaissance faciale : la double polémique

La capture d’images n’est cependant pas le seul point de friction. Il y a aussi ce que ces images deviennent.

Récemment, plusieurs autorités de protection des données ont demandé à Meta de rendre des comptes à la suite d’une enquête menée par deux médias suédois. Ceux-ci expliquent que le groupe sous-traite une entreprise kényane du nom de Sama. Le travail de ses employés, en chair et en os, consiste à visionner du contenu filmé par les utilisateurs des lunettes, dans le but d’entraîner l’intelligence artificielle de Meta.

Les employés ont confié aux enquêteurs être gênés par leur tâche : ils annotent des images très intimes, avec un floutage automatique qui ne fonctionne pas correctement. Ils voient ainsi des personnes déshabillées dans leur salle de bain, des gens qui se changent devant des lunettes oubliées sur un meuble, ou encore des scènes de sexe.

Alex Himel, lui, soutient que les images capturées avec les Meta Glasses ne servent pas à entraîner les modèles d’intelligence artificielle de Meta. « Si vous prenez une photo ou une vidéo, explique-t-il, elles se transfèrent sur votre téléphone, et sont régies par les règles qui s’appliquent à votre appareil, sur votre iPhone ou votre Android. C’est hors de notre contrôle. Les photos et les vidéos ne sont pas envoyées sur nos serveurs. »

L’autre bête noire de Meta, c’est la reconnaissance faciale. En 2024, après une plainte déposée deux ans plus tôt, le groupe de Mark Zuckerberg a ainsi accepté de verser 1,4 milliard de dollars au Texas, pour avoir utilisé de la reconnaissance faciale sur Facebook sans le consentement de ses utilisateurs. La plainte concernait l’outil qui permettait d’identifier automatiquement les personnes présentes sur une photo publiée sur le réseau.

En 2025, deux étudiants de Harvard ont par ailleurs réussi à bricoler un système utilisant les Meta Glasses et des outils de reconnaissance faciale pour identifier des inconnus et récupérer des informations à leur sujet. Ils estiment être parvenus à en obtenir sur environ 30 % des personnes visées. Pour Amy Plant, créatrice de contenu française qui a reproduit l’expérience, ce succès relatif s’explique surtout par la faiblesse de l’outil utilisé. « Je me suis rendu compte que ça pouvait fonctionner sur beaucoup plus de gens, explique-t-elle, mais la raison pour laquelle c’était limité, c’est qu’on n’a pas assez de personnes dans notre base de données. »

Et avec celle de Meta, alors, qui revendique 3,5 milliards d’utilisateurs quotidiens sur ses services ? « Ah mais là bien sûr, s’exclame-t-elle. Aujourd’hui, les modèles qui existent fonctionnent très bien. La reconnaissance faciale, voilà, ça y est, ça fonctionne bien. »

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Et justement, Meta y réfléchit. Le New York Times a révélé avoir eu accès à des notes internes de l’entreprise, qui travaillerait sur un projet baptisé « Name Tag » (« badge nominatif »), un système maison de reconnaissance faciale qui exploiterait la caméra des Meta Glasses.

Alex Himel décrit un article « fondé sur des informations pas tout à fait exactes, ou qui manquent de contexte ». Mais le responsable défend une fonctionnalité très demandée. « Ce qu’on entend, c’est : « J’aimerais que vous m’aidiez à me rappeler le nom de quelqu’un ». Dans mon cas, c’est pour les parents des amis de mes enfants. Je sais qui ils sont, mais je n’arrive pas à me rappeler leur nom. »

Toujours selon l’article du New York Times, la note évoquerait par exemple la possibilité, pour une personne portant les lunettes, d’accéder au compte Instagram d’un inconnu croisé dans la rue, si son profil est public.

« Cela dit, si nous voulions lancer ce projet, il y aurait de nombreuses considérations à prendre en compte, conclut Alex Himel. Il y a des scénarios où il serait très bizarre de connaître le nom d’une personne que l’on n’a jamais rencontrée. Pour que cela devienne une fonctionnalité des Meta Glasses, il faudrait beaucoup réfléchir, et le faire en donnant la priorité à la confidentialité. »