Si l’on débat sans fin des programmes scolaires, des niveaux, des méthodes d’évaluation… une question, pourtant centrale, reste largement ignorée : connaît-on vraiment les élèves à qui on enseigne ? Pas leurs notes, ni leur comportement en classe, mais ce qu’ils sont, au-delà de l’image qu’ils donnent. Car c’est là que se joue une part de l’essentiel.
Un lycéen n’est pas une page blanche. Il arrive en classe avec une histoire, des fragilités, des influences multiples : familiales, sociales, numériques… A l’adolescence, l’identité se cherche, se construit, se masque aussi. Certains surjouent un rôle, d’autres s’effacent, d’autres encore s’opposent. Ce que l’on voit d’eux n’est souvent qu’une surface. Pourtant, c’est trop souvent sur cette surface que repose la relation éducative.
Comme l’écrivait Michel de Montaigne [1533-1592] dans ses Essais, « mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ». Encore faut-il, pour former cette tête, rencontrer la personne qui la porte. Depuis une vingtaine d’années, l’école française a engagé un changement profond qui reste largement incompris. Elle ne vise plus seulement la transmission de savoirs disciplinaires, mais l’acquisition de compétences. Or une compétence s’acquiert dans la durée, par essais, erreurs et ajustements. Ce basculement est inscrit dans le droit. L’article L111-2 du code de l’éducation rappelle que la formation scolaire favorise l’épanouissement de l’enfant et garantit le respect de sa personnalité. Pourtant, dans les faits, cette ambition reste trop souvent invisible. Pour les élèves comme pour leurs familles, l’école apparaît encore d’abord comme un lieu de notation, de formatage, plutôt que comme un espace de développement de la personne.
Dans ce contexte, écouter l’élève est parfois perçu comme un risque, celui de perdre en autorité. C’est une erreur. Ecouter, ce n’est pas céder, c’est poser un cadre. C’est reconnaître une parole et, ce faisant, apprendre à chacun que celle des autres compte tout autant. Janusz Korczak [pédiatre polonais, 1878-1942] écrivait dans Le Droit de l’enfant au respect [1928] qu’« il n’y a pas d’enfants, il y a des êtres humains ». Cette phrase oblige. Elle invite à regarder l’élève non comme un être en devenir seulement, mais comme une personne déjà digne d’attention. « Il n’y a pas plus de hiérarchie au niveau de l’âge qu’à celui des sentiments. » « Lorsque je parle ou que je joue avec un enfant, un instant de ma vie s’unit à un instant de sa vie, et ces deux instants ont la même maturité. »
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