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Pendant longtemps, l’école républicaine sélectionnait peu parce qu’elle excluait beaucoup. Les enfants des classes populaires ne franchissaient pas les portes des études longues. Comme l’avait montré le sociologue Pierre Bourdieu, la reproduction sociale passait souvent moins par la sélection explicite que par l’intériorisation des limites : chacun restait à sa place. Cet ordre était profondément inégalitaire. Mais il avait une cohérence. Les trajectoires sociales étaient lisibles. L’échec scolaire n’était pas vécu comme une faute personnelle, mais comme la conséquence d’un monde social donné.
Puis l’école s’est ouverte. Le collège unique, la massification du lycée, l’objectif des 80 % au baccalauréat ont bouleversé la donne. L’école est devenue le cœur de la promesse démocratique : chacun pouvait désormais réussir, s’élever, changer de condition par le diplôme.
Mais cette promesse n’a pas été tenue. La massification n’a pas supprimé les inégalités, elle les a déplacées. On a ouvert les portes, mais segmenté les parcours. On a généralisé le bac, mais hiérarchisé les filières. On a prolongé les études, mais maintenu le poids du déterminisme social. Ce que l’école a produit, ce n’est pas l’égalité, mais une compétition généralisée dans un système où chacun est sommé de se mesurer aux autres, dans un jeu dont les règles restent profondément biaisées.
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Et c’est là que le basculement est décisif. Dans l’ancien monde, l’inégalité était collective. Dans le nouveau, elle devient individuelle. Le sociologue François Dubet le dit avec force : l’égalité des chances est un principe d’une grande cruauté, parce qu’elle oblige les individus à s’attribuer leurs échecs. La méritocratie ne corrige pas les inégalités : elle les requalifie moralement. Elle transforme des écarts sociaux en écarts de mérite. Elle fait croire que les premiers sont les meilleurs, et que les autres n’ont pas assez travaillé.
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