« Je pense qu’il faut former les étudiants à l’IA ! » En troisième année post-bac, Valentin (tous les prénoms ont été changés) le constate tous les jours ou presque : dès qu’il y a un devoir demandé par un enseignant, ses camarades « se contentent de donner le truc à n’importe quel agent, et boum, ils le laissent faire. Ils sortent ChatGPT, ça leur prend deux secondes ».

Selon l’enquête Ipsos pour THEIA que nous dévoilons, 80 % des 18-25 ans l’utilisent au moins une fois par semaine et 20 % plusieurs fois par jour. Et ils sont plus de la moitié à l’avoir déjà utilisé pour un examen en classe ou un devoir maison. « Pendant les partiels, j’en ai vu prendre le sujet en photo, mettre leur téléphone sur la cuisse et s’en sortir avec un 17/20 », confirme Valentin. « On peut se dire que s’ils réussissent en trichant, ils le payent peut-être plus tard, mais le payent-ils réellement ? »

Changer de mode d’évaluation

Conséquence : une grande partie des 18-25 ans considèrent que les examens ne sont pas le reflet de leur vrai niveau. Certains profs se sont saisis. « Le vrai réflexe facile, c’est d’utiliser l’IA dès qu’ils en ont la moindre occasion », note Cara, qui a quitté les études il n’y a pas si longtemps. Alors qu’elle enseigne aujourd’hui l’éthique des sciences et la biologie à de futurs ingénieurs, étudiante, elle n’a pas ressenti le besoin d’utiliser l’IA. « Il faut faire quand même beaucoup d’efforts au niveau du prompt pour avoir derrière des résultats qui me semblaient plus ou moins à la hauteur de ce que je pouvais obtenir en réfléchissant. »

« À mon époque, c’était encore très très récent, mais là c’est devenu quasi systématique. » Cara, enseignante dans le supérieur

Mais depuis qu’elle enseigne, elle a eu tout loisir de prendre conscience de la place de l’IA chez ses étudiants. « À mon époque, c’était encore très très récent, mais là c’est devenu quasi systématique. » Pour accompagner ses élèves, elle utilise quelques techniques, à commencer par leur demander d’indiquer quelle IA et quel prompt ils utilisent. « Et surtout, d’apporter un regard critique sur le résultat. S’il ne le font pas, ils ont forcément une note en dessous de dix. Ils doivent vraiment détailler leur réflexion, expliquer quelles sont les limites de leur prompt, etc. Je veux vraiment comprendre leur cheminement de pensée et voir comment ils appliquent le cours. »

Plus d’échanges en cours, moins d’IA chez soi

Autre approche de la jeune enseignante, connaître finement ses élèves en les faisant intervenir à l’oral. « J’ai beaucoup de débats et d’échanges avec eux, je sais de quelle manière ils parlent, leur façon de réfléchir. Donc j’ai plus ou moins une idée quels types d’éléments peuvent figurer dans leurs copies. Si ça sonne suspect, je me dis qu’il y a sûrement une utilisation de l’IA. Si elle n’est pas mentionnée, il y a un problème ! Je les fais parler en classe le maximum possible car moins ils parlent, moins j’ai d’éléments pour savoir s’ils utilisent de l’IA ou pas. »

Pour les faire parler, elle leur présente un court extrait d’un auteur philosophique au tableau et leur demande ce qu’ils peuvent en tirer. « À partir de là, je vais leur poser des questions concrètes. Par exemple, comment cette pensée philosophique se traduit chez des propriétaires de Gafam (les géants de la tech, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ? Je maintiens un fort niveau d’interaction et tant qu’ils ne répondent pas, je ne passe pas au point suivant. »

Une technique qu’elle n’utilise que pour les groupes de moins de 20 étudiants. Pour les plus grands groupes ? Même chose, même s’ils débattent évidemment moins. « Je me suis rendu compte que plus ils échangeaient en cours, moins ils ont tendance derrière à utiliser l’IA générative pour leurs rares devoirs maison parce qu’ils avaient commencé à s’approprier les notions. Ils ont entendu des choses en classe, ils se sont dit : « Ah, il y a eu du débat » ou « telle personne a pensé ça », « mon ami a posé telle question ou a suggéré ça comme référence ». Et ils commencent eux-mêmes à se dire qu’ils sont acteurs de leur savoir et donc pas forcément obligés d’utiliser l’IA générative ! »

« J’évalue ce que l’IA ne sait pas faire »

Nhoé, lui, donne des cours en école de commerce, en école d’ingénieurs et à l’université depuis quelques années. Comme Cara et d’autres enseignants, il sait que l’arrivée de l’IA « bouleverse le monde de l’éducation ».

Avant ? « Je faisais un cas d’usage en entreprise, les étudiants me rendaient leur rapport pour me dire ce qu’ils mettaient en place. On distinguait facilement un bon rapport d’un mauvais grâce à la structure, le plan, l’orthographe et l’exhaustivité des infos. Aujourd’hui, je sais que ce même rapport est produit avec ChatGPT, ça se voit plus ou moins, mais surtout ça a complexifié la notation : maintenant, le plan va être forcément bon, l’exhaustivité aussi et le tout permet de se rapprocher de la moyenne. »

Pour la notation, l’enseignant se tourne vers l’humanisation du travail des étudiants. « J’évalue ce que l’IA ne sait pas faire : argumenter, contextualiser et animer les réponses. Ou je bascule dans une logique de simulation et de réunion : ils doivent savoir défendre leurs préconisations. »

Continuer de se former ?

Mais s’ils utilisent beaucoup l’IA, la grande majorité estime qu’il faut continuer de se former : 64% en sont convaincus et près de 60% réfute l’obsolescence de l’apprentissage traditionnel. « Clairement, mes étudiants ne veulent qu’apprendre et sont super curieux », confirme Cara.

« D’ailleurs, c’est peut-être la petite frustration que j’avais au début, c’est que quand, rien que pour des débats, ils allaient chercher des arguments sur Gemini (l’IA de Google), je me suis rendu compte en tirant la discussion avec eux qu’ils avaient plein d’éléments à apporter, qu’ils étaient très dynamiques, qu’il y avait vraiment une volonté d’apprendre. Mais que soit ils manquaient de temps, soit ils manquaient de confiance en eux. »

À lire aussi Une étudiante rédige son mémoire avec l’IA, sanctionnée, le tribunal lui a finalement donné raison

Matthieu étudie dans une grande école. L’IA ? « Une utilisation massive, surtout en contexte d’évaluation, même sur un quiz sur l’IA pendant lequel ChatGPT était ouvert quasiment partout dans l’amphi. » Pour lui, par manque de temps ou d’envie de travailler, mais pas seulement. « Si on n’a pas d’ordi en cours, on pourra l’écouter. Mais aujourd’hui, soit on fait autre chose que le cours, une lettre de motivation ou en réviser un autre, soit on c’est de la distraction pure. » Dans son école, certains enseignants l’ont compris « et sont revenus au papier ». Conséquence ? « Il y a eu de très mauvaises notes ! »