Ce week-end, les côtes de la Manche et de l’Atlantique connaissent un nouvel épisode de grandes marées, avec des coefficients parmi les plus élevés de l’année localement. Un phénomène naturel spectaculaire qui transforme les paysages du bord de mer et attire toujours curieux et photographes.
À Fréhel (Côtes-d'Armor), Christelle Schaefer a préparé son matériel photo bien en amont. Ce week-end, cette photographe professionnelle de 56 ans a prévu d'être aux premières loges pour observer et immortaliser les grandes marées qui débutent le long des côtes de l'Atlantique et de la Manche, avec des coefficients records prévus localement. Un rendez-vous qu'elle ne rate jamais depuis 16 ans, puisque la Bretonne adore prendre le temps de profiter de "ce spectacle surprenant à chaque fois".
Samedi, la photographe devait se rendre à Saint-Malo, comme à son habitude. "Il y a toujours beaucoup de monde car c'est réputé pour être l'endroit le plus spectaculaire, là où ça va taper fort", quand les vagues vont s'écraser contre la digue à cause du vent et de la marée haute. Il faut néanmoins "avoir une vraie connaissance de la météo et du territoire pour réussir à déterminer où ça risque d'être le plus spectaculaire", note l'artiste cotarmoricaine, qui va aussi parfois admirer les marées à Saint-Lunaire ou près d'Erquy.
Un banc sur le point d'être submergé par une vague lors des grandes marées à Saint Malo. © Christelle Schaefer
"Un jeu de cache-cache" pour la bonne image
Une fois l'endroit choisi, Christelle Schaefer se rend sur place seule, généralement "deux heures avant et deux heures après le plein", lorsque la marée est à son plus haut coefficient. "Je prends bien quatre heures pour moi: je me balade, j'attends, j'écoute, je regarde et si je ressors une seule photo qui vaille le coup je serais la plus heureuse".
"C'est d'abord un moment très égoïste qui me fait du bien, ça me fait une vraie coupure et ça me vide la tête", raconte cette âme solitaire. "Un moment de communion avec la nature".
Le littoral breton immortalisé pendant le phénomène des grandes marées. © Christelle Schaefer
La spécialiste des bords de mer recommande de rester au même endroit, de faire preuve de patience et de ne pas bouger constamment pour "vraiment bien voir comment ça évolue".
"On n'a pas le temps de courir entre plusieurs spots. Il vaut mieux laisser la nature venir et attendre, surtout qu'il y a comme une espèce de jeu de cache-cache: c'est-à-dire que ça va taper à un endroit, vous allez vouloir faire des photos et pour une raison qu'on ignore le vent va tomber et la bonne image va être ailleurs".
Christelle Schaefer reconnaît que le phénomène peut être assez impressionnant. "C'est un moment très fort, c'est un moyen de remettre le petit humain qu'on est à sa place: ça rappelle concrètement que la nature est assez démesurée parfois. Moi j'aime particulièrement les grandes marées pour ça", énonce la quinquagénaire, qui associe les grandes marées à un souvenir inoubliable de 2015, lorsque sa voiture s'est fait ensevelir par les eaux alors qu'elle prenait des photos.
La côte bretonne pendant les grandes marées en 2015. © Christelle Schaefer
"Ce jour-là j'y ai laissé ma voiture: je me suis pris une vague et on a dû venir la chercher le lendemain mais j'ai pu prendre une photo très impressionnante où on voit bien à quel point c'est violent. Ça reste l'une de mes favorites à ce jour", témoigne Christelle Schaefer.
"C'est très graphique quand la baie se remplit d'eau"
Les grandes marées sont un événement incontournable aussi pour François Goudeau, qui espère pouvoir faire quelques clichés vus du ciel ce week-end en baie d'Authie sur le littoral picard. Passionné de photographie depuis une trentaine d’années, cet homme de 51 ans s’est progressivement spécialisé dans la prise de vue par drone depuis cinq ans. "C'est un rendez-vous immanquable quand on aime l'image", assure ce droniste, également directeur de la communication de la Baie de Somme.
"C'est un spectacle en soi!", s'enthousiasme-t-il. "D'une part, déjà, parce que c'est rare, mais aussi parce que le drone me permet de prendre de la hauteur et de voir des paysages que l'on connaît bien sous un autre angle. Je prends un réel plaisir à piloter à ce moment-là pour me rendre compte des effets de la marée".
La Baie de Somme sous les eaux vue du ciel pendant la grande marée. © François Goudeau
Lors des grandes marées, le photographe apprécie particulièrement les paysages du sud de la baie de Somme, du côté du Cap Hornu, du Hourdel, ou alors à l'intérieur des pré salés, ces étendues de végétation basse près de la mer au niveau du Crotoy. François Goudeau espère une bonne conjonction entre météo et lumière. "Les conditions ne sont pas toujours réunies, car les grandes marées peuvent aussi s’accompagner de forts vents ou de pluies importantes. Mais quand la grande marée coïncide avec le soleil, il y a quelque chose d’assez exceptionnel", souligne-t-il.
"Les mollières (terres grasses et marécageuses) se remplissent d'eau et c'est là qu'on se rend le plus compte de la hauteur d'eau de la grande marée", décrit-il. "Et j'aime aussi quand il y a de la houle et que ça vient claquer contre la roche ou la digue, ce n'est pas bien pour le retrait de côte mais ça a un effet très spectaculaire".
"C'est très graphique quand la baie se remplit d’eau", poursuit François Goudeau. "Il y a plein de turpitudes et pour moi c’est très visuel", ajoute le photographe, pour qui ces instants sont aussi "un moyen de se ressourcer, se régénérer".
La Baie de Somme vue du ciel au fil de la marée. © François Goudeau
"Les chenaux de navigation ont des couleurs changeantes et peuvent virer du bleu au vert, au turquoise selon les moments et les endroits c'est splendide". Il souligne aussi le caractère singulier de la marée en baie de Somme, avec "ces huttes, cabanes de chasseurs posées à fleur d’eau: quand l’eau recouvre tout, les mares disparaissent et ces huttes semblent comme portées par la mer, ce qui offre des points de vue assez étonnants".
Au fil des grandes marées, les professionnels de l’image finissent par se retrouver, au point de se connaître. Mais le phénomène ne se limite pas aux seuls habitués: à chaque épisode, les grandes marées attirent aussi toujours de nombreux curieux venus admirer le spectacle plus ou moins agité du littoral.