Face à la progression des mouvances masculinistes en France, les professionnels alertent sur des situations de radicalisation de plus en plus fréquentes. Le sociologue Tristan Renard met en avant des leviers de prévention, notamment à l’école et sur le terrain numérique.
Des "leviers d'action" existent, notamment en terme de prévention, face au masculinisme, souligne auprès de l'AFP le sociologue Tristan Renard à l'heure où ces mouvances, en progression en France, font l'objet de travaux au Sénat.
Membre du Centre de ressources en santé mentale pour la prévention des processus de radicalisation (Cresam) à Toulouse, il observe une augmentation des situations et des préoccupations des professionnels de terrain à ce sujet.
En quoi consiste le Cresam?
"Il s'agit d'une équipe composée de psychiatres, psychologues et sociologues chargés d'aider les professionnels du secteur médico-social, de la protection de l'enfance et de la justice qui sont confrontés à des situations de radicalités violentes. Cela peut être une peur du passage à l'acte, une peur de violences, ça peut être un homme qui est obsédé par le fait de tuer des femmes, la peur d'une mise en danger de la personne ou encore de ne pas savoir quelle posture clinique adopter.
On gère une quarantaine de situations par an et les questions de masculinisme concernent environ un tiers des cas, avec deux types de configurations possibles. Il y a les situations clairement masculinistes, avec des hommes et des garçons nourris par un discours, essentiellement sur le terrain numérique, qui vient défendre l'idée que les femmes et les féministes sont responsables d'une dégradation de leur vie. Mais il y a aussi des situations plus floues mais qui ont comme porte d'entrée et obsession le genre, avec une fascination pour le jihadisme, le survivalisme ou l'ultra-droite."
Vous distinguez quatre types de radicalité?
"La première, c'est la radicalité instrumentale: quelqu'un vient mobiliser un discours de radicalité mais dans une logique provocatrice, pour obtenir quelque chose ou de l'attention ou encore alimenter un conflit. Ensuite, il y a la radicalité structurée, avec des personnes qui s'engagent dans un parcours de radicalité, qui vont transformer leur rapport au corps et au monde, leurs relations amicales et amoureuses.
La troisième radicalité, très rare, est celle d'"impasse biographique": ce sont souvent des délinquants en bout de course, qui se saisissent de la radicalité dans une logique un peu suicidaire. Et enfin, la quatrième, c'est la radicalité de retrait, qui concerne beaucoup des adolescents. Ce sont des personnes qui sont très insécurisées dans les relations aux autres et qui se coupent du monde social et investissent le terrain numérique."
Est-ce qu'il y a un terreau favorable?
"Il n'y a pas de profil type mais il y a certaines expériences qui facilitent l'adhésion à des discours masculinistes. Par exemple, le harcèlement scolaire, l'isolement social, les difficultés familiales. Pour détecter en amont un passage à l'acte, on regarde si cette personne est capable de violence. Si oui, quel type de violence? Violence physique, numérique, sexuelle? Après, on regarde s'il y a un scénario."
Qu'en est-il de la prévention?
"Il y a des leviers d'action. Il faut, au-delà des discours, travailler l'expérience. Parce que si on fait des contre-discours sur le masculinisme, si on dit 'les garçons et les filles sont égaux', et que leur expérience scolaire, professionnelle, leur montre le contraire, parce qu'il y a des inégalités salariales, parce qu'il y a des rôles très genrés dans les relais éducatifs, ça ne marche pas. L'école devrait penser la question de la mixité et encourager les collaborations, les pratiques sportives mixtes, etc.
Dès la maternelle, les adultes ont aussi tendance à sexualiser les relations garçon-fille, du coup les garçons et les filles construisent leur rapport à l'autre genre comme une expérience nécessairement problématisée autour du sexe. C'est pour ça qu'à l'adolescence certains peuvent se sentir déclassés. Il y a également de vrais enjeux numériques. Il faut qu'il y ait une régulation, ce n'est pas normal qu'il y ait un tel accès à de la propagande masculiniste, qui encourage le viol, l'agression sexuelle et la haine des femmes."
Est-ce que l'Etat est à la hauteur?
"On a l'impression que l'Etat court après la réalité. Il ne faudrait pas réduire la violence masculiniste au terrorisme, elle se déploie aussi dans les relations intimes. On le voit dans l'affaire du double féminicide de l'Aveyron. Clairement, on avait un individu qui manifestait un ensemble de signes de radicalisation masculiniste depuis des années. Et il n'y a pas eu de réactivité."