Une experte en spoliations musicales pense avoir reconnu l'un des violons les plus recherchés au monde: le "Lauterbach", un Stradivarius de 1719 disparu depuis la Seconde Guerre mondiale et estimé à dix millions d'euros. Ce dernier aurait été présenté lors d'une soirée à Colmar en mars dernier.

C'est en ouvrant le journal que Pascale Bernheim, fondatrice de l'association Musique et Spoliations, pense avoir résolu l'un des plus grands mystères du 20e siècle dans le monde de la culture. Dans les Dernières Nouvelles d'Alsace, dans un compte-rendu rapportant un concert à Colmar, l'historienne croit reconnaître le "Lauterbach", un Stradivarius de 1719 disparu depuis la Seconde Guerre mondiale. "J'ai eu un déclic en voyant que le violon n'était plus caché mais dévoilé au grand jour, en public", rapporte-t-elle à Franceinfo.

Ce n'est pas la première fois que cette femme croise cet instrument. Dès 2017, Emmanuel Jaeger - l'organisateur du concert - l'avait mise en contact avec Jean-Christophe Graff, luthier strasbourgeois et propriétaire du violon, pour tenter d'en établir l'origine. Ce dernier pensait alors avoir affaire à un Vuillaume, instrument prestigieux du nom du fameux luthier de Mirecourt. L'enquête avait avancé, sans aboutir.

Trois siècles d'histoire

L'instrument est pourtant bien connu des musicologues. D'après le média spécialisé ResMusica, il a appartenu aux compositeurs Michał Kleofas Ogiński et Charles Philippe Lafont, puis au luthier parisien Jean-Baptiste Vuillaume. Il tient son nom de Johann Christoph Lauterbach, konzertmeister de l'orchestre de la cour royale de Saxe à Dresde, qui l'acquiert en 1861.

Selon Le Parisien, le dernier propriétaire du violon avant la guerre serait Henryk Grohman, industriel richissime de Łódź et grand mécène artistique, qui en fait l'acquisition en 1901. Celui-ci l'envoie à Londres pour expertise auprès des spécialistes W.E. Hill and Sons, qui concluent en 1913 qu'il "est l'une des plus belles œuvres de Stradivarius".

Mort sans enfants en mars 1939, Grohman souhaitait léguer ses collections au jeune État polonais. S'il évoque ses nombreuses œuvres d'art dans son testament, il ne mentionne pas explicitement le Stradivarius. Peu après sa disparition, ses ayants droit ont évoqué un projet de legs au musée, sous condition qu'une fondation soit créée pour de jeunes musiciens - un accord qui n'a jamais été finalisé ni signé. Juridiquement, la présence du violon dans les réserves du Musée national de Varsovie s'apparente donc davantage à un dépôt qu'à un legs.

Un Stradivarius perdu

Dès l'invasion de la Pologne en 1939, le conservateur en chef du Musée de Varsovie, Bohdan Marconi, cache alors les instruments les plus précieux dans une double vitrine en acajou scellée derrière un mur de la chapelle du musée. Mais ces précautions ne suffiront pas. En 1944, le violon est volé par un major allemand, Theodor Blank, qui l'expédie chez lui en Allemagne.

En 1948, l'officier américain Stefan P. Munsing retrouve un violon correspondant à sa description au domicile de cet ancien SS, à Heinrichsthal. Washington affirme ensuite l'avoir restitué à la Pologne. Pourtant, en 2008, le ministère polonais de la Culture dément avoir reçu le violon. Sa trace se perd ainsi pour des décennies.

Jusqu'à ce jour, peut-être. Pascale Bernheim a identifié l'instrument en dressant un tableau comparatif des neuf Stradivarius fabriqués en 1719. Seuls deux sont toujours portés disparus : le Lautenschlager et le Lauterbach. "Le dos du Lauterbach est constitué d'une seule planche de bois, alors que le Lautenschlager en a deux, précise ainsi la spécialiste à France 3. Or, le violon de Jean-Christophe Graff en a une."

Les descendants d'Henryk Grohman sont informés, tour à tour, de la trouvaille. Sonja Zekert, affirme ainsi avec émotion aux Dernières Nouvelles d'Alsace: "(Ce violon) est comme un pont entre nous aujourd'hui et notre grand-père dans le passé. Notre grand-père n'était pas juste un mélomane, il était aussi violoniste. Il a beaucoup joué sur cet instrument."

Quid de la propriété?

Néanmoins, y a-t-il une réelle certitude quant à son identification? Emmanuel Jaeger, l'organisateur du concert, réfute catégoriquement cette théorie. À ses yeux, l'instrument présenté ce soir-là n'est "pas le Lauterbach". Jean-Christophe Graff, lui, préfère garder le silence.

Même confirmée, l'identification ne permettrait pas d'établir la propriété de l'instrument. L'avocate Corinne Hershkovitch, cofondatrice de l'association, résume l'enjeu ainsi, auprès du Parisien: "Quel est le titre de propriété qui prévaut? L'actuel possesseur, de bonne foi, qui ignorait tout de son histoire? Ou la Pologne pourrait-elle faire valoir des droits? Ce que l'on a découvert avec le testament, c'est que le musée de Varsovie n'est en réalité jamais devenu propriétaire du Stradivarius."

Une loi polonaise de 2021 fixe une limite de trente ans aux recours juridiques sur les biens saisis - délai déjà dépassé pour le Lauterbach, dont la propriété reviendrait alors à l'État polonais. Rien n'est donc établi.