Les injections esthétiques, d'acide hyaluronique notamment, peuvent avoir de lourdes conséquences lorsqu'elles ne sont pas réalisées par des médecins. Certaines complications sont très douloureuses mais bénignes, d'autres peuvent être mortelles.

L'affaire est l'illustration, s'il en fallait, que les injections à visée esthétique ne sont pas un acte anodin. Le 20 mars, une femme est morte à Villeurbanne, dans la banlieue de Lyon, après avoir reçu une injection esthétique illégale. Il s'agit du premier décès lié au phénomène des "fake injectors" connu en France.

La personne suspectée d’avoir pratiqué cette injection dans un appartement a été "mise en examen des chefs d’homicide involontaire par violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité et d’exercice illégal de la profession de médecin et placée en détention provisoire" a indiqué le parquet de Lyon ce lundi.

"C'est dramatique", déplore Christine Magnier, médecin esthétique et présidente l'Union française de l’esthétique médicale (Ufem). Comme de nombreux professionnels de la médecine et de la chirurgie esthétique, elle alerte depuis maintenant plusieurs années sur la dangerosité de ces injections de botox et d'acide hyaluronique notamment réalisées par des personnes, des femmes le plus souvent, qui ne sont pas médecins, ce qui est illégal en France.

"La douleur était atroce"

Ces risques, Mélissa en a pris conscience à ses dépens. En 2023, complexée par ses lèvres, elle décide d'avoir recours à des injections d'acide hyaluronique. Elle trouve un "institut" lyonnais sur Instagram, communique avec lui sur Whatsapp, et on lui propose rapidement un rendez-vous pour des injections à 250 euros.

"Quand je suis arrivée, on ne m'a pas demandé si j'avais des allergies ou si j'avais des problèmes de santé particuliers, ça m'a interpellée. J'ai posé des questions mais j'avais l'impression que les jeunes filles de l'accueil n'avaient pas le droit de discuter avec les clientes", raconte-t-elle.

"On m'a posé directement une crème anesthésiante sur la bouche, je leur ai demandé de la désinfecter mais elles ont dit que ça ne servait à rien, que la crème était aussi désinfectante", ajoute la trentenaire.

“Sœurs Botox” : le dangereux business des injections illégales 15:40

Après avoir attendu pendant trois heures, elle est finalement reçue par une femme qui tente de la convaincre de faire également des injections dans les sillons, le nez, les pommettes, le menton et la ride du Lyon. "Elle a essayé de me complexer sur tout mon visage", s'indigne Mélissa. La femme finit par lui faire ses injections aux lèvres. "Ma bouche a triplé de volume d'un coup, je ne pouvais plus parler, la douleur était atroce avec des hématomes tout autour", décrit Mélissa.

Cette douleur a duré deux semaines. Lorsqu'elle en parle à l'institut, ce dernier la bloque sur Whatsapp et sur Instagram. Mélissa a donc fini par aller voir un médecin, qui lui diagnostique un herpès. Elle est également allée consulter un médecin esthétique car, mal injecté, le produit avait formé des boules dans ses lèvres, qui ont créé des cloques. Le médecin esthétique a fait dissoudre le produit et lui a expliqué que l'injection avait été mal réalisée. Aujourd'hui, Mélissa n'oublie pas combien elle a eu mal pendant ces quelques semaines: "J'ai fait une augmentation mammaire, j'ai accouché cinq fois, et je n'ai jamais eu une telle douleur".

Des injections sur le canapé

Louise (le prénom a été modifié) aussi garde un très mauvais souvenir de son expérience avec une "fake injectrice". En juin dernier, elle souhaite également faire grossir un petit peu ses lèvres et trouve une femme proposant ses services sur Instagram. Celle-ci se déplace jusqu'à l'appartement de Louise et injecte ses lèvres avec de l'acide hyaluronique sur le canapé, dans son salon. Le lendemain, la jeune femme alors âgée de 21 ans réalise que sa lèvre supérieure est asymétrique. L'injectrice revient donc quelques jours plus tard et injecte à nouveau de l'acide hyaluronique, mais en bien plus grande quantité.

"Dans la soirée, ça n'a fait que gonfler. C'était absolument horrible. La douleur était horrible. Je ne savais plus quoi faire, j'ai appelé le 15, je suis partie aux urgences tellement la douleur était insupportable", se rappelle-t-elle. Les médecins lui donnent des antidouleurs, mais sa souffrance persiste, elle prend donc rendez-vous avec SOS Médecins le lendemain.

Deux semaines après avoir reçu un second cycle d'injections, les lèvres de Louise restaient extrêmement gonflées © DR

"Ils m'ont dit que c'était probablement un excès d'acide hyaluronique dans les lèvres et qu'elles ne supportaient pas, le tissu était complètement tendu. Suite à cela, ils m'ont donné des antibiotiques, des antihistaminiques, et des antidouleurs et j'ai été arrêtée pendant une semaine", ajoute la jeune femme.

Ses lèvres sont restées très volumineuses pendant six mois, avec un résultat "très disgracieux". "Ça a été dur à supporter, je ne me regardais plus dans le miroir parce que je me trouvais horrible et je mettais un masque dès que je sortais", déclare-t-elle, soulagée que ses lèvres aient fini par dégonfler.

Nécroses, cécité...

Heureusement pour elles, Louise et Mélissa n'ont eu que des complications temporaires après ces injections illégales. Les dégâts auraient pu être bien plus conséquents.

"Il existe plusieurs types de complications aux injections esthétiques. Infectieuses d'abord, si la zone n'a pas été bien nettoyée", explique Christine Magnier. Vasculaires ensuite, si l'acide hyaluronique est injecté dans une artère. "Dès qu'une artère est bouchée, il y a un infarctus tissulaire en amont de là où c'est bouché. Cela peut résulter en une nécrose faciale, mais aussi une cécité", alerte Philippe Yaeche, médecin esthétique et co-fondateur de l'Ufem.

Ces complications peuvent aussi survenir lorsque les injections sont réalisées par des médecins. À la différence que ces derniers savent en général les gérer. "Nous, on connaît le trajet de ces vaisseaux et les éventuelles variantes anatomiques qu'on repère. Parfois, il peut y avoir un petit morceau d'acide hyaluronique qui part dans un vaisseau. Mais nous, on réagit tout de suite et on fait un diagnostic d'ischémie, en injectant ce qu'il faut avec les bons gestes", souligne Christine Magnier.

Des complications qui peuvent être mortelles

Lorsque des injections sont réalisées dans le corps, au niveau des fesses par exemple, elles peuvent aussi créer "des abcès multiples, des fistules, des nécroses des tissus sous-cutanés et cutanés qui laissent des séquelles terribles", prévient Catherine Bergeret-Galley, présidente du Syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (SNCPRE). Elle donne l'exemple d'une patiente qui a été injectée en 2022 au niveau des seins avec de l'acide hyaluronique (ce qui est interdit en France) et qui subit toujours des abcès très douloureux.

"Il peut aussi y avoir un embole (corps étranger qui peut obstruer un vaisseau, NDLR) du produit ou un embole gazeux dans la circulation sanguine qui va entraîner une embolisation des artères pulmonaires et les patientes peuvent en mourir: cela entraîne une défaillance cardiaque", ajoute Catherine Bergeret-Galley. Par ailleurs, les produits injectés échappent à tous les contrôles obligatoires des médicaments mis sur le marché officiel: "on ne sait pas ce qu'il y a dedans!", alerte Christine Magnier.

Malgré ces risques, les médecins assistent depuis la pandémie à une montée en puissance des "fake injectors". Certains se font passer pour des médecins, d'autres se revendiquent "infirmières" ou "esthéticiennes". Louise l'avoue: elle savait que la femme qui est venue chez elle était une injectrice illégale, mais elle cherchait surtout un service peu coûteux. "Je ne me suis même pas renseignée sur les médecins parce que je savais que c'était assez cher. Maintenant, je comprends pourquoi", dit-elle.

Les professionnels de santé voudraient qu'une grande campagne de prévention soit menée pour sensibiliser au fait que dépenser un peu plus en allant chez un médecin permet d'éviter de potentiels problèmes de santé très graves chez une injectrice illégale.

Plusieurs cas ont été remontés ces dernières années. En 2024, huit cas de botulisme ont par exemple été déclarés en Île-de-France à la suite d'injections illégales de toxine botulinique à visée esthétique. Philippe Yaeche espère que la mort de la jeune femme de Villeurbanne pourra servir d'électrochoc aux pouvoirs publics et à la population: "le premier décès, on l'a eu. Est-ce qu'il va tomber aux oubliettes?".