Les cloches s'envolent et les prix aussi. Les chocolat de Pâques restent très chers cette année. En cause: une envolée des cours du cacao en 2023 et 2024 liée à des conditions climatiques défavorables en Afrique de l'Ouest.

Sale temps pour le chocolat. Récemment épinglé pour sa haute teneur en cadmium, métal lourd aux effets nocifs pour la santé, le chocolat subit également les volatilités des cours du cacao. Stables pendant une dizaine d'années, ils se sont envolés à partir de 2023, passant d'environ 3.000 euros la tonne à plus de 10.000 en quelques mois. Aujourd'hui, ils sont revenus à leur point de départ, mais dans les rayons, les prix restent très élevés.

Pourtant, difficile pour beaucoup d'y renoncer. Il faut dire que tout est dans le titre: le nom scientifique du cacaoyer, dont les fèves servent à produire le chocolat, est "Theobroma cacao", littéralement "nourriture des dieux".

Il y a quelques années, des études comme l'une de l'agence américaine National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) indiquaient que le monde pourrait connaître une grande pénurie de chocolat d'ici 2050 à cause du réchauffement climatique. Une nouvelle préoccupante pour les consommateurs mais aussi pour les millions de personnes qui vivent de la production de cacao à travers le globe.

En ce week-end de Pâques, faut-il en profiter tant qu'il est encore temps? Pas de panique, pour Christian Cilas, chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), rien n'est moins sûr. "Il ne faut pas s'inquiéter car avec la hausse des prix ça donne envie à d'autres pays de produire", assure-t-il.

Une culture responsable de la déforestation...

Néanmoins, comme toute agriculture et surtout comme toute agriculture en zone de forêt, la production de cacao pollue et donc contribue au changement climatique à l'échelle planétaire. En cause surtout: la déforestation, qui représente environ 95% des émissions de gaz à effet de serre de la culture de fèves de cacao.

En plus de provoquer une diminution de la biodiversité et d'être une menace pour les peuples autochtones, la déforestation serait responsable de 15 à 20% des émissions de gaz à effet de serre mondiales car elle détruit les puits de carbone que constituent les arbres et les sols forestiers. En effet, les forêts jouent un rôle clé dans la régulation de notre climat en absorbant le CO2 de l'atmosphère à travers leur photosynthèse.

Au début des années 1960, 4,4 millions d’hectares dans le monde étaient dédiés à la production de cacao. Ce chiffre était de 11,9 millions en 2022. Ainsi, l'augmentation de la production ne s'est pas faite grâce à une hausse de productivité mais à coups de bulldozers puisqu'elle est surtout le fruit d'une augmentation des surfaces. La Côte d'Ivoire a perdu près de 80% de son couvert forestier.

Une tendance qui semble ralentir, d'abord car il reste de moins en moins de forêts à déforester mais également en vue de l'entrée en vigueur prochaine (même si plusieurs fois repoussée) d'une réglementation de l'Union européenne qui stipule que les importateurs de sept matières agricoles, dont le cacao, devront garantir qu'elles ne proviennent pas de terres déboisées après fin 2020.

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...Mais également victime du changement climatique

Le cacaoyer s'épanouit dans les zones chaudes et humides des pays tropicaux proches de l'équateur, surtout entre 100 et 1.200 mètres d'altitude. Mais le changement climatique peut venir perturber cet équilibre. Une étude du groupe de recherche Climate Central publiée l'an dernier a observé une hausse de près de 40 journées par an où le mercure dépasse désormais les 32°C en Côte d'Ivoire et au Ghana, par rapport à 2015. Au-delà de ce seuil, la chaleur perturbe le bon développement du cacaoyer.

"En raison de la sécheresse, on remplace certaines zones de production de cacao par des anacardiers (arbre de la noix de cajou, NDLR) et ça participe à la baisse de la production", illustre Christian Cilas.

Les producteurs de cacao, qui vivent déjà pour beaucoup difficilement de leurs faibles revenus, doivent aujourd'hui faire face à un climat de plus en plus déréglé. En effet, plus que l'augmentation des températures, les spécialistes s'inquiètent de la perturbation du régime des pluies, qui bouleverse le calendrier agricole. "Les conditions sont très différentes chaque année, c'est donc difficile de prédire la production qui est moins stable", explique à ce titre Christian Cilas.

Hausse des prix liée à la météo

Lors de la saison 2023-2024, un excès de précipitations sur l'Afrique de l'Ouest, qui concentre 70% de la culture de cacao dans le monde, a entraîné une chute de la production. "Ça gêne la pollinisation et la floraison et ça amène davantage de champignons", détaille Christian Cilas. Le cacaoyer est notamment très vulnérable face au Swollen Shoot, une maladie transmise par les cochenilles, qui apprécient tout particulièrement les conditions chaudes et humides.

La Côte d'Ivoire a aussi reçu 40% de pluie en plus par rapport à la normale en juillet 2024, inondant les champs alors que la fève doit à ce stade sécher. A l’inverse, très peu de pluie est tombée en décembre alors qu'elle est nécessaire en début de culture. Conséquence: la chute de production a entraîné une hausse des prix historique.

Des déplacements de production

Cette concentration de la production mondiale dans quelques zones géographiques rend le marché très vulnérable aux aléas climatiques de l'Afrique de l'Ouest et aux maladies des cacaoyers. Mais avec la hausse des prix, d'autres pays louchent sur la culture du cacao. "Il y a par exemple le Brésil ou l'Indonésie qui augmentent leurs surfaces", souligne Christian Cilas. Parfois au prix d'une déforestation supplémentaire...

Le dérèglement climatique entraîne également des déplacements des productions qui devraient permettre à la filière de résister, et donc aux consommateurs de continuer à déguster du chocolat.

Dans certaines régions, "le réchauffement climatique provoque une chute de productivité du café qui a besoin d'un climat plus frais, donc le cacao remonte et le remplace", détaille Christian Cilas, ajoutant: "donc on observe une hausse de production du cacao plutôt qu'une baisse". De la même manière, des zones auparavant plus sèches voient parfois leur régime de pluie modifié et donc deviennent éligibles au cacao, à l'instar de certaines anciennes productions de coton.

L'agroforesterie, adaptation et atténuation face au changement climatique?

Si ces remodelages de paysages peuvent parfois assurer la continuité de la production de cacao, ils n'absorberont pas la demande mondiale. L'une des solutions les plus prisées par les professionnels du secteur consiste à développer des "systèmes agroforestiers" dans les plantations de cacaoyers. L'objectif: diminuer au maximum les impacts de la déforestation et les effets du changement climatique tout en garantissant une bonne production.

Les pratiques de monoculture et l'utilisation de produits chimiques appauvrissent les sols. Or, lorsque ce sol est épuisé, souvent au bout d'une vingtaine d'années, les cacaoculteurs déplacent leurs plantations, généralement au détriment de la forêt. L'agroforesterie tente d'endiguer ce vieillissement accéléré des sols et des arbres.

Elle consiste à planter des grands arbres au milieu des cacaoyers. Premièrement, cela apporte de l'ombre, permettant d'allonger la durée de vie de la plantation et d'utiliser moins d'intrants chimiques, malgré une certaine baisse de rendement. Les systèmes agroforestiers permettent aussi d’entretenir la fertilité des sols et de garantir une plus grande biodiversité, tout en protégeant davantage contre le Swollen Shoot, les nouvelles espèces de végétation agissant comme des barrières face à la transmission de la maladie.

De surcroît, elles offrent aux producteurs une diversification de revenus puisque les grands arbres peuvent être des fruitiers, constituer des ressources en bois ou des supports à épices (ces grands arbres peuvent par exemple servir de tuteurs pour la production de poivre).

Des cacaoyers poussent aux côtés d'hévéas dans une plantation de la province de Trang, dans le sud de la Thaïlande, le 17 janvier 2023. © JACK TAYLOR / AFP

Améliorer la durabilité des cultures de cacao vise également à planter sur des zones de forêt déjà sinistrées, notamment en effectuant des rotations de plantations, afin d'éviter d'aggraver la déforestation, et donc le changement climatique. L'agroforesterie est donc à la fois un levier d'adaptation et d'atténuation face aux dérèglements du climat. Toutefois, "ce système a des limites", reconnaît Christian Cilas, d'autant plus qu'il coûte plus cher et requiert des compétences spécifiques.

"Or brun"

Là, réside toute la question. Ainsi, les effets du changement climatique sur le cacao sont indéniables mais apparaissent moins marqués que la prophétie. Pour les spécialistes, ces impacts peuvent surtout être atténués par l'étalement géographique des productions: si une zone est affectée par un événement climatique une année, une autre peut prendre le relais.

Nous aurons donc toujours du chocolat... Mais à quel prix? L'exemple de la saison 2023-2024, où les pluies, la maladie et le vieillissement des arbres en Afrique de l'Ouest ont provoqué une explosion du cours du cacao a de quoi inquiéter à tel point que certains appellent désormais cette ressource "l'or brun".

Face à des prix élevés, certains industriels font le choix d'utiliser des substituts au cacao pour leurs produits chocolatés, quand d'autres pratiquent la "shrinkflation", à savoir une baisse des quantités, sans pour autant appliquer une baisse du prix final. Cette pratique a même coûté l'appellation "barre au chocolat" à certains produits, comme c'est arrivé aux biscuits Penguin et Club de la marque McVitie's au Royaume-Uni, qui impose un minimum de teneur en cacao.

Pour plusieurs experts, le risque n'est pas tant de manquer de chocolat dans les 25 prochaines années mais plutôt de tendre vers des produits de moins bonne qualité et avec moins de teneur en chocolat.

Aujourd'hui, la hausse des cours, qui avait permis à certains producteurs de tirer de meilleurs revenus, s'est tarie et le cacao est revenu à environ 3.000 euros la tonne. Les prix en magasin n'ont pour autant pas fondu: les oeufs de Pâques achetés cette semaine ont été fabriqués avec du cacao issu de fèves récoltées il y a 12 à 18 mois. Selon Bloomberg, une baisse n'est pas attendue avant le second semestre 2026 au plus tôt, si tant est qu'elle ait lieu.