Alors que la biodiversité s'effondre, l'agriculture peut-elle réellement se passer de pesticides? Dans le nouvel épisode du podcast "La question météo climat", le chercheur de l'INRAE Guy Richard nous détaille une nouvelle stratégie agricole pour lutter contre leurs usages abusifs.
Effondrement de la biodiversité, risques sanitaires pour les populations, colère agricole et tensions avec l’accord UE-Mercosur: ces dernières années le sujet des pesticides revient régulièrement dans l'actualité. Alors que le débat ressurgit avec la volonté de réintroduire certaines molécules interdites, comme l’acétamipride, une question demeure: l’agriculture peut-elle réellement s’en passer sans mettre en péril les exploitations et notre sécurité alimentaire?
Invité du podcast La Question Météo climat, Guy Richard, chercheur à l’INRAE (l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement), nous explique pourquoi la réduction des pesticides est non seulement possible, mais surtout inévitable face au changement climatique. À condition toutefois de repenser collectivement la logique de production agricole.
Notre agriculture peut-elle se passer de pesticides ? 15:15
Comment un agriculteur peut-il limiter les pesticides tout en protégeant ses cultures des maladies et ravageurs?
C'est une question complexe car les pesticides de synthèse sont très efficaces, faciles d'emploi et peu coûteux. Il est difficile, voire impossible, de les substituer simplement par d'autres molécules. Il faut donc combiner plusieurs solutions.
La première consiste à agir sur le cycle des bio-agresseurs. Cela passe par le choix des cultures, les rotations dans le temps et l'organisation des paysages. C'est d'ailleurs pour cela que la viticulture, souvent en monoculture, a du mal à réduire les pesticides. Ensuite, il faut favoriser les ennemis naturels des ravageurs en structurant le parcellaire: privilégier des parcelles de petite taille et maintenir environ 20% de la surface en éléments semi-naturels (haies, mares, bosquets).
Ces éléments abritent donc les prédateurs naturels, comme les oiseaux ou les coccinelles?
Exactement: des carabes qui mangent les graines de mauvaises herbes, des oiseaux qui consomment les larves, etc. C'est plus complexe que d'utiliser un insecticide enrobé sur une semence, mais c'est crucial. Le deuxième aspect est de renforcer la résistance de la plante via la génétique, mais aussi en favorisant sa communauté microbienne (champignons, bactéries) pour stimuler ses défenses naturelles.
Le troisième aspect est la substitution: utiliser des produits naturels (comme le cuivre), introduire des insectes parasitoïdes, utiliser des molécules odorantes pour détourner les ravageurs, ou pratiquer le désherbage mécanique. Enfin, si l'usage de pesticides de synthèse reste indispensable, l'agriculture de précision et la robotique permettent d'appliquer la bonne dose, au bon moment et au bon endroit.
Ces méthodes permettent de cibler, mais les rendements en agriculture biologique peuvent être 20 à 50% inférieurs à ceux du conventionnel. Comment rendre cette transition rentable pour les agriculteurs?
Nous avons l'obligation de changer pour deux raisons: le changement climatique, qui modifie les maladies et ravageurs, et la diminution du nombre de molécules chimiques efficaces due aux phénomènes de résistance. Il faut agir à trois niveaux:
1. L'agriculteur: Il prend un risque important en réduisant les pesticides. Il faut mettre en place des mécanismes assurantiels contre les risques biologiques, à l'image des assurances climatiques.
2. La filière: Le risque ne peut reposer sur les seules épaules de l'agriculteur. Producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs doivent partager ce coût, potentiellement via des labels.
3. Les politiques publiques: Il est impératif d'aligner les politiques agricoles, alimentaires et commerciales. Si l'on impose des normes strictes en Europe tout en important des produits ne respectant pas ces mêmes règles (comme c'est craint avec le Mercosur), on défavorise nos agriculteurs.
J'ajoute qu'il faut initier le changement par l'action. Contrairement à l'idée reçue, l'interdiction de certaines molécules est souvent nécessaire pour enclencher la recherche et l'innovation vers de nouvelles solutions.
Vous avez mentionné les consommateurs. Se passer de pesticides implique-t-il de changer notre façon de manger?
Oui, c'est indispensable. L'agriculture biologique peut nourrir le monde, mais à condition, notamment dans les pays occidentaux, de réduire la part des produits animaux dans notre régime alimentaire. Produire des calories animales nécessite plus de surface que des calories végétales. En mangeant moins de viande, on libère des marges de manœuvre pour cultiver autrement, même avec des rendements plus faibles, tout en conservant les prairies pour la biodiversité. Enfin, il faut lutter contre le gaspillage alimentaire, qui représente environ 20% de la production, soit l'équivalent des surfaces nécessaires pour la biodiversité.
Il y a aussi la question des débouchés pour les cultures de diversification, comme les légumineuses, qui sont parfois moins rémunératrices.
C'est effectivement un frein majeur. La diversification est essentielle pour réduire les pesticides, mais elle se heurte à la rentabilité économique actuelle de ces cultures.