Un grand explorateur du XXe siècle de quelques petits centimètres. À Honfleur (Calvados), particulièrement, Ficopomatus enigmaticus se sent comme chez lui, dans les encombrants récifs calcaires que sécrète lui-même ce ver australien « aperçu pour la première fois en Europe en 1921, dans le canal de Caen à la mer, probablement introduit au stade larvaire par la libération d’eaux de ballast de navires », indique Katherine Costil, maître de conférences au laboratoire Mersea de l’Université de Caen. L’enseignante-chercheuse a tenu une conférence sur ces espèces exotiques des ports normands fin mars.
À Honfleur, point de nom scientifique mais un sobriquet peu flatteur : le ver est appelé « la gale honfleuraise ». « Les plaisanciers, les pêcheurs, tout le monde en a, nous dit-on au centre nautique. Ça s’accroche aux safrans, aux hélices, à la coque. » Aux pontons et même au mur du quai. « Les larves se fixent à un endroit et s’attirent. C’est une espèce grégaire. Les vers sécrètent des tubes calcaires dans lesquels ils vivent. Cela forme des masses intriquées, décrit Katherine Costil. À Honfleur, elles peuvent faire jusqu’à 40 cm et tomber sous leur poids. »
Des récifs créés par le ver australien Ficopomatus enigmaticus colonisent des coques et des infrastructures du port de Honfleur, où il est surnommé "la gale honfleuraise".
Ces ensembles qui ressemblent à des coraux sont une plaie pour les humains. « Dès qu’un bateau n’est pas régulièrement entretenu, ça peut s’accrocher et se développer. Quand on met le navire en carénage, il faut gratter », grince un marin. Les bateaux qui restent longuement amarrés dans le bassin du port, sortant peu, sont exposés (ce qui vaut aussi pour les installations portuaires donc). En 2020, une ancienne chaloupe crevettière avait marqué les esprits lors de sa sortie de l’eau pour restauration : sa coque était largement colonisée…
Des petits animaux y trouvent refuge
Pourquoi Honfleur est-il particulièrement concerné ? Les chercheurs du laboratoire Mersea ont investigué dans les ports normands et ont identifié le ver australien à Caen (en petite quantité) Carentan, Courseulles-sur-Mer, Ouistreham et, donc, Honfleur. « On remarque que la salinité de l’eau joue dans sa présence. À Honfleur, dans le bassin, l’eau est peu salée. C’est une espèce qui prospère dans ces milieux faiblement ou moyennement salés », explique l’universitaire. Ficopomatus enigmaticus affectionne également le calme. On ne le trouve pas par exemple dans l’estuaire de l’Orne, qui alterne entre eau salée et eau douce au gré des marées.