Le 3 avril 2026, la justice américaine a ordonné la restitution d’un tableau de Modigliani, spolié pendant la Seconde Guerre mondiale, à l’héritier d’un galeriste juif. Après 17 ans de procédure, cette décision relance la question des œuvres encore issues de spoliations nazies. Le nouvel épisode du "Titre à la une" vous raconte cette histoire extraordinaire.
La Cour suprême de l’État de New York a ordonné la restitution d’un tableau de Amedeo Modigliani, spolié pendant la Seconde Guerre mondiale à un antiquaire juif britannique, à son unique héritier, aujourd’hui agriculteur en Dordogne.
Dans sa décision rendue le 3 avril 2026, la justice américaine reconnaît qu’Oscar Stettiner était bien le propriétaire ou, du moins, le détenteur des droits les plus légitimes de L’homme assis appuyé sur une canne (1918) avant sa saisie illégale. Le tribunal souligne qu’il n’y avait "jamais volontairement renoncé".
Estimée à plus de 20 millions d’euros, l’œuvre, représentant un homme moustachu à la tête penchée, les mains posées sur une canne, était conservée dans les ports francs de Genève, où elle avait été placée sous séquestre après les révélations des Panama Papers.
Après 17 ans de procédure, cette décision marque une nouvelle étape dans les restitutions d’œuvres spoliées par les nazis, encore nombreuses et souvent au cœur de longues batailles judiciaires. Invitée du nouvel épsiode du Titre à la une, Emmanuelle Polack, spécialiste du marché de l’art sous l’Occupation et auteure de Le marché de l’art sous l’Occupation (1940-1944) revient sur cette histoire extraordinaire.
L’histoire extraordinaire et tourmentée d’un Modigliani à 20 millions d’euros spolié par les nazis et restitué à un agriculteur de Dordogne 17:56
Le tableau L'homme assis est resté sous les radars pendant plusieurs périodes: d'abord jusqu'à une vente à Londres en 1996, puis jusqu'à l'éclatement des Panama Papers en 2016. A-t-on vraiment perdu sa trace ou personne n'a-t-il cherché à savoir où il se trouvait?
La date de la vente chez Christie’s en 1996 est importante car, à cette époque, on ne s'occupait pas de la recherche de provenance. En tant qu'historienne spécialisée dans la traçabilité des œuvres spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale, je concentre mes recherches entre l'arrivée d'Hitler en 1933 et la fin de la guerre le 8 mai 1945. Je m'étais déjà intéressée à ce tableau en 2019 après avoir trouvé la trace d'un intermédiaire belge habitant Paris, John Van der Klip. Deux de ses filles, Maude et Raymonde, tenaient un négoce de tableaux sur les Champs-Élysées et ont travaillé durant toute l'Occupation. C'est son petit-fils, John Livengood, qui détenait par héritage l'œuvre de Modigliani, L'homme assis appuyé sur une canne, peinte vers 1918. Souhaitant s'en séparer en 1996, il l'a proposée à Christie’s à Londres.
Cette œuvre avait été vendue sous la contrainte des lois de Vichy par un administrateur provisoire chargé d''aryaniser' la galerie d'Oscar Stettiner. Ce dernier, d'origine britannique et juif, était basé avenue de Matignon à Paris. Lors de cette vente spoliatrice, l'œuvre fut acquise par l'intermédiaire de John Van der Klip pour la somme dérisoire de 16.000 francs, alors qu'un Modigliani valait déjà beaucoup plus. En 1996, les recherches de provenance n'avaient pas encore débuté et les accords de Washington, qui fixent les principes fondamentaux en la matière, ne seront signés qu'en 1998. On ne s'intéressait pas alors à la traçabilité des œuvres acquises sous la contrainte auprès de sujets juifs.
Le tableau, mis en vente par ce descendant en 1996, est alors acquis par le collectionneur libanais David Nahmad. Selon vous, ignore-t-il que c'est une œuvre spoliée ou feint-il de l'ignorer?
Selon moi, la responsabilité incombe à la maison de vente Christie’s, car on doit savoir ce que l'on vend. En 1996, le contexte historiographique de la recherche de provenance était différent et l'on ne portait pas attention aux œuvres spoliées. Le marché de l'art est parfois opaque, et je pense que David Nahmad a acquis ce tableau en toute bonne foi.
Il faut également souligner le rôle de James Palmer, à la tête de la société Mondex, qui a entamé les démarches pour obtenir la restitution ordonnée par la justice américaine. Sont-elles ces sociétés privées qui initient désormais le mouvement de restitution?
Il s'agit ici d'un phénomène de recherche de profit, puisque la société Mondex perçoit un pourcentage sur la valeur des œuvres. En tant qu'académique, je ne travaille pas ainsi. Lorsque je dispose d'informations historiques, j'ai l'obligation de les transmettre gratuitement aux familles.
David Nahmad a longtemps nié être le propriétaire avant de le reconnaître. Comment se défendait-il face à une histoire qui semble pourtant limpide?
L'histoire est limpide pour une spécialiste du marché de l'art sous l'Occupation connaissant les réseaux. Deux des trois filles de John Van der Klip étaient négociantes à Paris et savaient qu'une vente était réalisée à la galerie d'Oscar Stettiner sous les contraintes des lois de Vichy. Ces lois visaient à aryaniser les biens des familles juives pour confisquer leurs appartements, leurs galeries et leurs collections. Désormais, les maisons de vente doivent se doter de cellules de recherche de provenance. Des étudiants formés à l'École du Louvre ou à l'université de Nanterre ont la capacité d'effectuer ces recherches pour s'assurer qu'un produit n'est pas issu d'une spoliation antisémite avant sa mise sur le marché.
Sait-on combien d'œuvres ont été spoliées par les nazis entre 1933 et 1945?
On n'en a pas une idée globale précise, mais c'est une spoliation européenne touchant la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et l'Italie. Pour la France seule, on estime à 100.000 le nombre d'objets culturels transférés vers l'Allemagne. Environ 60.000 sont revenus, dont 45.000 ont été restitués aux familles ou ayants droit entre 1945 et 1950. Sur les 15.000 restants, 13.000 sont repassés sur le marché de l'art dès les années 1950, vendus par l'État malgré les suspicions de spoliation. Environ 2.000 œuvres, sélectionnées par des conservateurs, ont été confiées à la garde des musées nationaux sous le label MNR (Musées Nationaux Récupération). Les musées ont aujourd'hui l'obligation de rechercher les ayants droit de ces œuvres issues de spoliations antisémites.