Plusieurs fabricants de drones ukrainiens parcourent discrètement la France pour partager un savoir-faire devenu indispensable dans une guerre où ces engins ont bouleversé les combats et pris de vitesse les armées européennes. Cette urgence a été exacerbée depuis mars par l’émergence des drones dans un autre conflit : celui du Moyen-Orient.
L’AFP a rencontré trois fabricants ukrainiens en avril, en marge d’un forum de défense franco ukrainien très confidentiel et destiné à nouer des partenariats. Il y règne une ambiance digne d’un film d’espionnage : anonymat ou prête-nom requis, entretien sur un banc près des Champs-Élysées, ou encore changement de salon dans un hôtel au moindre mot de russe entendu.
« Nous voulons voir comment les pays qui nous ont soutenus comme la France peuvent bénéficier de notre expérience », explique à l’AFP Olexandre, un ingénieur de Bavovna qui depuis 2022 produit des drones d’attaque dont « le plus grand drone de frappe » en Ukraine, le Perun Max.
« Ils savent très peu de choses »
L’Ukraine cherche à valoriser son expertise dans les drones afin d’obtenir davantage de financements et de soutien politique, mais peine à ouvrir ses exportations sans compromettre la protection de ses technologies et les retombées sur l’État. « Quand j’échange avec des Européens ou des Américains, ils savent très peu de choses » sur ces drones, s’étonne Olexandre.
Le Perun Max peut « emporter trois projectiles, les larguer sur des cibles, revenir, se recharger et repartir à nouveau » pour faire jusqu’à 30 sorties par nuit. Multitâche, l’engin peut emporter jusqu’à 32 kg à 25 km et apporter de la nourriture, de l’eau, ou encore des médicaments pour des soldats dans les tranchées, ainsi que des tracts expliquant aux Ukrainiens « comment se rendre correctement et rester en vie » dans les zones où les Russes progressent.
Avec ses quelque 400 salariés, dont 70 ingénieurs basés « quelque part en Ukraine », Bavovna produit plus de 1 000 drones par mois, qui coûtent entre 7 000 et 20 000 euros.
L’histoire de Skyfall, une autre start-up ukrainienne, a commencé après l’invasion russe en 2022 avec quatre ingénieurs réunis dans un garage pour créer un drone d’observation de ce qui passe au-dessus de Kiev. Rapidement ils décident d’y ajouter une capacité à « larguer ».
« Il faut imiter l’armée ukrainienne »
Ainsi naît Vampire, qui bombarde, pose des mines à distance et transporte du sang ou des générateurs. Le drone aurait participé aux exercices de l’Otan en mai 2025 en Estonie, au cours desquels, selon les informations du Wall Street Journal dévoilées en février, dix opérateurs de drones ukrainiens auraient « neutralisé » 17 blindés et deux bataillons ennemis.
Le « ciel de drones » rend transparent le champ de bataille où hommes et blindés deviennent des cibles dès qu’ils s’aventurent dans « un no man’s land » d’une vingtaine de kilomètres, ont souligné début avril militaires et experts français au forum Guerres et paix organisé par Le Point. Une situation inédite engendrée par la course technologique entre les belligérants ukrainiens et russes.
« Une unité française qui serait engagée aujourd’hui sur le front ukrainien face à l’armée russe se ferait étriller. Il faut imiter l’armée ukrainienne si on veut rester dans le coup », souligne le colonel Michel Goya, ancien officier des troupes de marine et analyste des conflits modernes.
Une transformation en cours
C’est pourquoi une transformation est en cours en France. 5 000 des 77 000 hommes des forces opérationnelles terrestres doivent être réorientés vers des spécialités liées aux drones, selon le général Bruno Baratz, commandant du combat futur. Face aux produits de masse « qui ont vocation à user notre dispositif », « il faut des systèmes tout aussi massifs, peu chers et faciles à produire », ajoute-t-il en pointant le retard de la France et les réticences d’une partie de la hiérarchie militaire.
Si « la priorité reste la défense de l’Ukraine » et si toute collaboration internationale doit faire l’objet du feu vert de Kiev, un porte-parole de Skyfall qui requiert l’anonymat laisse cependant entendre que le groupe est capable de répondre à la fois aux besoins du front et à d’éventuels partenariats.