A l’école Jätkäsaari, Niina Leikas apprend à ses petits élèves à repérer les fake news. A Helsinki, le 12 mars. JUUSO WESTERLUND/MOMENT INSTITUTE POUR « LE MONDE »

Le petit garçon a-t-il grimpé tout en haut de l’arbre pour sauver le pompier ? Assis en cercle sur un tapis autour de leur maîtresse, à l’école Jätkäsaari, dans le sud d’Helsinki, le 12 mars, les enfants âgés de 6 à 7 ans s’esclaffent : « Bien sûr que non, c’est une fake news ! » Quelques instants plus tôt, leur institutrice, Niina Leikas, leur a demandé de distinguer la publicité de véritables informations sur des fiches illustrées. Puis elle a improvisé un studio de télévision : ses élèves y défilent les uns après les autres pour annoncer une nouvelle – vraie ou pas. Tout de rose vêtue, une fillette se lance : « Les dinosaures sont de nouveau vivants », proclame-t-elle, faisant rire ses camarades.

La séance a duré une vingtaine de minutes. « Mon objectif est de planter une graine dans leur esprit », confie Niina Leikas, regard pétillant derrière ses lunettes rondes. L’institutrice est convaincue qu’il n’est jamais trop tôt pour entraîner les enfants à détecter la désinformation et la manipulation.

Alisa Salohalla, élève à l’école Jätkäsaari, à Helsinki, le 12 mars. JUUSO WESTERLUND/MOMENT INSTITUTE POUR « LE MONDE »

En Finlande, l’éducation aux médias fait partie intégrante du programme scolaire, des petites classes jusqu’au lycée. Il ne s’agit pas seulement de s’entraîner à détecter les fake news, dans un pays de 5,6 millions d’habitants exposé depuis des décennies à la propagande et aux intimidations de son voisin russe. « Nous voulons que les jeunes apprennent à évaluer l’information qu’ils reçoivent en exerçant leur esprit critique, afin de comprendre la société autour d’eux et d’être des citoyens actifs participant à la vie démocratique », explique Nina Penttinen, conseillère auprès de l’Agence nationale de l’éducation. Plus les enfants grandissent, plus cet enseignement prend de la place.

Professeure de finnois au lycée Etu-Töölö, dans le centre d’Helsinki, Reija Jousjärvi consacre une grosse partie de ses cours à l’analyse de textes. « Nous ne parlons pas tant que ça des fausses informations, mais plutôt de la manière de reconnaître celles qui sont authentiques », assure l’enseignante. Face à un texte, elle pousse ses élèves à s’interroger : « Quand et où a-t-il été publié, qui en est l’auteur et quel était son objectif ? » Une démarche d’autant plus importante que les manuels scolaires ont quasiment disparu : « Les élèves doivent donc apprendre de façon indépendante à chercher des informations. »

De gauche à droite, Ilja Haapasalo, Matias Kinnunen et Sara Reijonen, élèves au lycée Etu-Töölö, à Helsinki, le 12 mars. JUUSO WESTERLUND/MOMENT INSTITUTE POUR « LE MONDE »

En 2de, Matias Kinnunen, 17 ans, raconte : « Dès que nous avons commencé à faire des exposés, en primaire, on nous a demandé de vérifier nos sources et de faire preuve de sens critique. » Aujourd’hui, l’adolescent ne réfléchit plus : « J’ai l’impression que c’est devenu automatique, dès que je vois une source, je sais si elle est fiable ou non. » Son copain Ilja Haapasalo affirme, lui, ne plus pouvoir lire un texte ou regarder une vidéo sans s’interroger sur « l’intention de l’auteur ».

Pas d’info en continu

Chargé de l’éducation aux médias auprès de l’Agence finlandaise des arts et de la culture, Leo Pekkala rappelle que la Finlande a introduit la sensibilisation aux « médias de masse » dans le programme scolaire dès 1970. « Il s’agissait déjà de comprendre comment le journalisme fonctionne et comment les médias sont produits », précise-t-il. Le 5 mars, M. Pekkala a participé à Bruxelles à la première réunion du groupe d’experts sur la protection des enfants sur Internet convoquée par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Opposé à une interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes, il y a affirmé que « l’éducation est la seule manière durable de réagir face à la désinformation ».

Dans ce domaine, la Finlande fait figure de modèle. Publié en juin 2025, le dernier rapport de l’Institut Reuters sur les pratiques informationnelles en atteste : alors que 29 % des Français disent faire confiance aux médias, ce taux atteint 67 % en Finlande, avec des niveaux record pour le groupe d’audiovisuel public Yle (83 %) ou le quotidien national Helsingin Sanomat (78 %), qui compte à lui seul 400 000 abonnés. Les Finlandais sont aussi ceux qui consomment le moins d’information produite par l’intelligence artificielle parmi les habitants des 48 pays étudiés.

D’après l’institut de sondages Kantar, 42 % des jeunes âgés de 13 à 18 ans suivent l’actualité quotidiennement. La majorité s’informe par le biais des réseaux sociaux, où les médias traditionnels ont déployé des efforts pour être présents. Jusqu’à présent, aucune chaîne d’information en continu n’a vu le jour en Finlande, pas plus que de médias contrôlés par l’extrême droite. Pour Sara Reijonen, élève de 2de au lycée Etu-Töölö, Yle reste une référence : « Je sais que je peux faire confiance au contenu », dit-elle. Avec son lycée, elle dispose aussi d’un abonnement au Helsingin Sanomat.

En 2016, le journal s’est lancé dans la production d’une émission d’information hebdomadaire pour les 8 à 12 ans. Chaque vendredi, environ 5 000 classes de primaire en Finlande la regardent. Le quotidien publie aussi un hebdo papier pour les enfants, qui compte autour de 20 000 abonnés.

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Si la résilience de la société finlandaise est souvent donnée en exemple, la progression de l’intelligence artificielle reste un défi pour les enseignants. A la maternelle de Jätkäsaari, Niina Leikas en parle régulièrement avec ses élèves : « Ils ont tendance à l’humaniser. Je rappelle qu’il y a des machines derrière. »

Cet article est réalisé dans le cadre de la table ronde « Jeunesse : comment faire nation dans un monde en crise ? », organisée par Le Monde en partenariat avec l’Agence du service civique.