Yvon Atonga et Isabelle Coutant à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), en novembre 2023. EMMANUELLE MARCHADOUR/DIVERGENCE

Isabelle Coutant est sociologue au CNRS, spécialiste des classes populaires. Yvon Atonga est cadre à la SNCF, enfant de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise), issu d’une famille nombreuse d’origine congolaise. Ensemble, ils ont écrit Petit frère (Seuil, 2024), une enquête intime et sociologique sur la trajectoire divergente d’Yvon et de son frère cadet, Wilfried, assassiné en 2016. A l’occasion de la conférence « Habiter, c’est déjà être classé ? », à laquelle participera Yvon Atonga en compagnie de Lumir Lapray, Julien Vitores et Mahi Traoré, ils décortiquent la mécanique implacable qui transforme une adresse postale en destin social.

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Le thème qui nous réunit est « Habiter, c’est déjà être classé ? ». Au-delà de la formule sociologique, comment cette réalité s’incarne-t-elle dans votre chair et votre parcours ?

Yvon Atonga : Pour nous, habiter le quartier, c’était bien plus qu’y résider. Quand on n’a pas grand-chose, l’adresse devient notre seul titre de propriété. On devait défendre nos murs, le nom de notre cité, parce que c’était la seule chose qui nous appartenait vraiment. On y grandit avec l’idée intégrée que le « dehors » n’est pas fait pour nous. Il fallait rester entre nous, dans un entre-soi protecteur. On se disait que si on sortait du quartier, on ne serait pas accepté.

Isabelle Coutant : La sociologie a tendance à valider les grandes masses statistiques : oui, l’adresse détermine le destin. Mais quand on pratique l’ethnographie, quand on entre dans le détail des vies comme nous l’avons fait, on s’aperçoit que la réalité est infiniment plus complexe. Habiter le même lieu ne produit pas mécaniquement les mêmes individus. C’est ce qui m’a frappée dans notre rencontre. Je viens d’une ville ouvrière de l’ouest de la France, mais la réalité d’Yvon, dans cette famille polygame issue de l’immigration congolaise dans un quartier paupérisé d’Ile-de-France, était socialement très loin de moi. Pourtant, l’enjeu du livre est de montrer que derrière ce classement binaire – « eux » les jeunes de banlieue, « nous » le reste de la société – il y a des ponts possibles.

Votre famille, Yvon, vivait à quatorze dans un trois-pièces. La rue apparaît comme une quatrième pièce…

Yvon Atonga : Absolument. La promiscuité vous pousse littéralement vers l’extérieur – le hall d’immeuble, le bitume… La « rue », c’est l’extension naturelle de notre salon. On y va parce qu’il n’y a pas de place à l’intérieur. C’est là que se crée la « famille de la rue », avec ses codes de loyauté et de solidarité. C’est une réponse au besoin d’espace.

Isabelle Coutant : Cette « culture de rue » est souvent perçue de l’extérieur comme résultant d’une démission parentale ou d’un rejet de l’école. Or, Yvon raconte l’inverse. Ses amis respectaient scrupuleusement le moment où il remontait s’isoler dans la cage d’escalier ou dans une chambre bondée pour faire ses devoirs. Il n’y avait pas de stigmate du « bon élève » ou d’accusation de traîtrise de classe. Au contraire, la réussite de l’un d’entre eux était vécue comme une victoire collective. Ils se disaient : « Si lui y arrive, peut-être qu’il pourra nous tirer par la suite. »

Yvon, cette adresse a failli vous coûter un emploi…

Yvon Atonga : J’ai même failli tout perdre à cause de mon code postal. J’avais passé les concours de la SNCF, via un dispositif particulier, et j’étais reçu – et bien reçu : j’avais fini deuxième de ma promotion lors de la formation ! Et là arrive l’étape de l’enquête de moralité, une procédure standard pour des postes à responsabilité. La SNCF découvre que j’habite Villiers-le-Bel et que mon nom de famille est connu des services de police. Le couperet tombe : avis défavorable. J’ai eu la chance de croiser un syndicaliste qui m’a conseillé de jouer mon va-tout : écrire directement au préfet.

Que lui avez-vous dit ?

Yvon Atonga : Je lui ai écrit en substance : « J’ai grandi dans ces quartiers, j’ai fait les efforts pour m’en sortir. Allez-vous me renvoyer à mon image de jeune de banlieue ou allez-vous me donner cette deuxième chance que la République est censée offrir ? » Le préfet a compris. Il a levé le blocage. Sans ce courrier, sans cette intervention in extremis, mon adresse l’aurait emporté sur ma compétence. C’est dire la fragilité de nos parcours.

Vous évoquez souvent la frontière ténue entre votre réussite et le destin tragique de votre frère Wilfried. Y a-t-il un moment précis où vous avez senti que tout pouvait basculer pour vous ?

Yvon Atonga : Il y a beaucoup de moments, mais l’un d’entre eux m’a profondément marqué. Je suis alors étudiant, je suis seul à la maison avec ma mère. Je fais mes devoirs. On sonne à la porte. Ce sont mes amis qui viennent me chercher. Ma mère ouvre et leur dit que je ne suis pas là. Ils insistent un peu, puis repartent. Je vais voir ma mère, je lui demande qui c’était. Elle me répond : « Tes amis ». Je regarde par la fenêtre, je vois leur voiture s’éloigner. Ce jour-là, ils partaient faire un braquage. Mais ils ont été arrêtés. Ils ont pris entre huit et dix ans de prison. Si j’avais ouvert la porte, je les aurais suivis. C’est la loi de la rue : quand les amis viennent te chercher pour « un truc », tu ne peux pas dire non, question de loyauté. Ce jour-là, ma mère m’a évité plusieurs années de prison, simplement en filtrant une entrée.

Isabelle Coutant : C’est là que l’analyse sociologique rencontre la tragédie. La trajectoire de Wilfried, le « petit frère », ressemble à une tragédie grecque. On a tendance à dire : « L’action publique ne sert à rien, regardez, ils finissent mal. » C’est faux. Wilfried était en train de se stabiliser. Il avait bénéficié du soutien de la Mission locale, d’éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse. Il avait son brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur [BAFA], il travaillait. Sa mort est le résultat d’une rencontre fortuite avec un ancien rival, un passif qui l’a rattrapé au mauvais moment. S’il n’avait pas croisé cet homme ce jour-là, on raconterait peut-être aujourd’hui l’histoire d’une réussite. Cela montre que les politiques publiques sont essentielles, mais qu’elles restent vulnérables face à la violence enkystée dans les territoires.

Quel rôle joue la transmission de l’histoire familiale dans la capacité à déjouer les pronostics ?

Yvon Atonga : C’est le socle. Mon père nous racontait souvent son épopée : il est parti à pied de son village du nord du Congo-Brazzaville, près de Ouesso, pour aller à l’école. Son propre père s’y opposait, mais lui voulait apprendre à lire et à écrire. Il a marché, a vécu chez une tante où c’était difficile, mais il a tenu. En nous racontant cela, il nous transmettait un message clair : « Vous, vous êtes en France, vous avez la chance de pouvoir aller à l’école, en plus elle est au pied de l’immeuble. Vous n’avez pas le droit de gâcher cette opportunité. » Ce récit de l’exil agit comme une dette positive. On doit réussir pour valider le sacrifice des parents.

Isabelle Coutant : Ce récit n’existe pas partout. Beaucoup de familles immigrées, par pudeur ou par traumatisme, ne transmettent pas leur histoire. Les enfants se retrouvent avec des trous de mémoire, voire une certaine honte de leurs origines, traitant parfois leurs parents de « blédards ». Chez les Atonga, il y a une fierté, une estime de soi construite par le récit paternel. Cela rejoint des expériences pédagogiques menées à Saint-Denis [Seine-Saint-Denis] par l’historienne Isabelle Merle, où des élèves, en enquêtant sur leur propre histoire familiale, réalisent qu’ils ne sont pas « que » des descendants d’immigrés ou des jeunes de cité, mais les héritiers d’une histoire riche et complexe. L’adresse classe aussi selon l’origine ethnique.

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Vous décrivez une évolution rapide de la population de Villiers-le-Bel. Avez-vous ressenti cette ségrégation raciale ?

Yvon Atonga : Mon frère aîné, Jean, l’a vécue de plein fouet en arrivant en 1977. Il était le seul Noir de l’école. Moi, je suis arrivé dans une période de transition. Au début, nous étions peu nombreux, on se mélangeait avec les Maghrébins. Puis, avec l’arrivée de nouvelles familles d’Afrique subsaharienne, on a fini par créer la bande des « Black Boys ». C’était un réflexe de défense par la ressemblance : on se regroupe pour se protéger.

Isabelle Coutant : Villiers-le-Bel est un observatoire fascinant des flux migratoires mondiaux. En vingt-cinq ans, j’ai vu la ville changer de visage plusieurs fois. Il y a eu les populations européennes, puis maghrébines, subsahariennes, turques, et maintenant pakistanaises, afghanes ou bangladaises. Cela contredit l’image d’un ghetto figé. C’est un sas : des gens arrivent, d’autres partent dès qu’ils ont un peu réussi. Cela crée une instabilité chronique, mais cela prouve aussi qu’il y a de la mobilité. D’ailleurs, il faut casser un préjugé : tous les habitants des quartiers ne sont pas issus de classes populaires au départ. Aujourd’hui, pour pouvoir migrer, il faut souvent avoir des ressources dans le pays d’origine.

Vous avez un exemple ?

Isabelle Coutant : Prenez le personnage de « Joe » dans le livre. Il a grandi avec Yvon, il a triplé sa sixième, il participait aux bagarres de rue avec des haches. Le profil type du « jeune en échec », pensait-on. Sauf que sa mère était professeure de français au Congo et son père membre de l’élite politique. Joe disposait d’un capital culturel familial invisible, mais puissant. Résultat : après ses errances, il a eu un « rattrapage de trajectoire » spectaculaire. Il a fini à la Sorbonne, a travaillé dans la finance et est, à 40 ans, devenu instituteur. La sociologie des quartiers est beaucoup plus hétérogène qu’on ne le croit. Le déclassement social des parents migrants masque souvent des ressources culturelles qui ressurgissent chez les enfants.

Dans cet univers très masculin de la « rue », quelle place pour les femmes, pour vos sœurs ?

Isabelle Coutant : Dans les familles d’Afrique subsaharienne que j’ai observées, les mères ont une autonomie financière forte. Elles travaillent, l’argent des allocations et de leur salaire leur revient, elles gèrent le budget domestique, tandis que le père paie le loyer. C’est un modèle différent d’autres immigrations. Pour les filles, c’est ambivalent. Les aînées jouaient le rôle de « secondes mamans », écrasées par les tâches domestiques.

Yvon Atonga : C’est vrai, mais ma petite sœur, elle, a dû s’adapter à la rue. Elle devait se faire respecter, elle se battait.

Isabelle Coutant : Dans des enquêtes antérieures, j’avais noté que pour les filles qui s’engageaient dans la culture de rue, c’était souvent une stratégie de survie. Dans un environnement patriarcal et violent, les filles qui n’avaient pas de grands frères protecteurs devaient adopter les codes de la virilité – agressivité, bagarre – pour ne pas être des victimes. Elles disaient : « Il vaut mieux être agresseur que victime. »

Yvon Atonga : Nous, on a eu de la chance. Mon frère Jean était champion du monde de boxe thaï, c’était la star du quartier. Ça pose un cadre [rires]. Moi-même je suis grand, mes frères sont costauds. Nous étions des leaders dans la hiérarchie de la rue.

Yvon, vous avez fini par quitter Villiers-le-Bel. Est-ce la condition sine qua non pour s’en sortir ? Et pourquoi y revenir aujourd’hui ?

Yvon Atonga : Je suis parti physiquement, à trente minutes de route. C’était nécessaire. Il faut mettre une distance kilométrique pour que les problèmes ne viennent pas toquer à votre porte à l’improviste. Mais, mentalement, on ne part jamais vraiment. J’ai gardé les valeurs positives de la rue : la loyauté, la créativité, la résistance à la pression, la résilience, l’adaptabilité. Ce sont des qualités que j’utilise aujourd’hui dans le monde professionnel. Je reviens aujourd’hui avec mon association Ghetto Star No Limit et mon projet Origine Podcast parce qu’il y a urgence. Les jeunes d’aujourd’hui sont encore plus piégés que nous par l’image. Avec les réseaux sociaux, la moindre atteinte à la réputation prend des proportions démesurées, l’ego est surdimensionné.

L’autre changement majeur, c’est que les armes circulent beaucoup plus facilement. Les jeunes manquent cruellement de modèles. Ils ne voient que le footballeur, le rappeur ou le dealer. Je veux faire témoigner ceux qui sont devenus ingénieurs, cadres, entrepreneurs, pour leur dire : « On vient du même endroit, on a eu les mêmes galères, mais voilà comment on a fait. » Il faut transformer l’assignation à résidence en force de mouvement.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec les Champs libres, Rennes Métropole et Sciences Po Rennes.

La « grande assemblée » consacrée au thème « Habiter, c’est déjà être classé ? » a lieu samedi 28 mars de 15 heures à 16 h 30 à l’auditorium des Champs libres (10, cours des Alliés, 35 000 Rennes​). Entrée libre.

L’intégralité du (riche) programme du festival Nos futurs est accessible en suivant ce lien.