Virées en jet ski, chambres de luxe, bonbonnes de protoxyde d’azote… sur la plate-forme, des hommes promettent monts et merveilles à des jeunes filles pour les enrôler dans des réseaux de prostitution. Nous avons enquêté.
Tout commence par un scroll banal sur TikTok. Des vidéos défilent quand un contenu retient notre attention. Tout a l’air d’une simple visite d’appartement, mais sur les images de chambre, de cuisine ou de salle de bains s’affichent des messages codés : « On a besoin de bosseuses déter (NDLR : déterminées) », « Besoin d’argent ? C’est ici que ça se passe », « Voyage, shopping à nos frais ». Nous comprenons que nous venons de tomber sur une annonce de recrutement pour la prostitution.
De la visite d’Airbnb où se déroulent les passes à la promesse du « All inclusive » en passant par des blagues obscènes, les proxénètes publient des centaines de vidéos pour recruter des jeunes filles souvent mineures, très présentes sur le réseau social.
Ces contenus arborent toujours comme un symbole un petit émoji, plutôt romantique en apparence : la rose. À l’aide de faux profils d’adolescentes, Maria et Emma, âgées de 16 et 17 ans, nous sommes entrés en contact avec les hommes derrière ces vidéos.
« Tu as juste à te faire les clients »
Avec nos faux profils, nous likons quelques-uns des contenus repérés. Très vite, nous sommes approchées par des proxénètes en messages privés : « Salut, tu veux bosser ? », « Coucou, ça va ? », « Salam ma belle », « Ça dit quoi ? ». Nous échangeons ensuite avec eux au téléphone ou via des messages vocaux.
Notre jeune âge ne paraît pas poser problème. L’un des proxénètes confie à Emma avoir « déjà travaillé avec une fille de 17 ans ». Un autre regrette que Maria n’ait que 16 ans, mais propose de faire une exception si elle « n’est pas une enfant » et qu’elle « fait les choses carrées ».
L’engrenage se met alors en marche. « Je réponds aux clients, toi t’as juste à les recevoir, t’as juste à te les faire, tu vois ce que ça veut dire », détaille un rabatteur, avant d’ajouter : « Je te prends un appartement, et ça fait moitié-moitié, ça fait 50/50. » Un autre homme réclame des photos dénudées, destinées à alimenter des annonces sur des sites d’escortes comme Sexmodels.
« De la propagande »
Les proxénètes avec qui nous échangeons reprennent toutes les promesses martelées dans leurs vidéos TikTok. Ils vantent des formules tout compris : transport, nourriture, chambres d’hôtel avec jacuzzi, virées en jet-ski et même bonbonnes de protoxyde d’azote. « Je m’occupe de tout », rassure l’un d’eux.
Sur TikTok, les vidéos s’appuient sur des codes pour contourner la modération de la plate-forme. La rose symbolise l’argent : si une annonce promet 1500 roses à la journée, comprenez 1500 euros. Les prostituées y sont appelées les « bosseuses », les « taffeuses » ou encore les « vendeuses de roses ». Ces contenus, qui vendent une vie de rêve, défilent toujours sur fond de raps suggestifs.
De quoi écœurer Sabrina (le prénom a été modifié), mère d’une adolescente de 13 ans forcée à se prostituer pendant de longs mois : « L’attrait de l’argent, la belle vie, des roses, la garantie d’être une fille indépendante… Voilà de la propagande. » Cette femme témoigne aujourd’hui sous une fausse identité : son enfant est toujours menacé et poursuivi par ses proxénètes.
« Ma fille n’a jamais touché d’argent »
Après « une mauvaise rencontre sur les réseaux sociaux », la fille de Sabrina a été séquestrée à trois reprises entre 2023 et 2025, sur des périodes allant d’une semaine à huit mois, forcée de vendre son corps. Plus rien ne ressemble alors à la réalité dépeinte sur TikTok. « Ma fille n’a jamais touché d’argent, tout allait aux proxénètes », affirme Sabrina.
Marie (le prénom a été modifié), policière en Brigade de protection de la famille, raconte un cas similaire : « J’ai eu une fois une gamine de 16 ans qui avait amassé 40 000 euros. Elle n’en a touché que 1000. Cela m’a marqué car elle m’a dit en pleurant qu’elle aurait pu s’acheter une voiture si on lui avait donné cet argent. »
Il en va de même des promesses de sécurité et d’indépendance. « Ma fille a été violée, brutalisée, par des hommes de 40, 50, 60 ans. Je l’ai retrouvée dans un état fantomatique, avec des brûlures sur le corps », raconte Sabrina, émue aux larmes.
Nous avons demandé à TikTok comment ces contenus pouvaient prospérer sur le réseau social. La plate-forme rappelle ne pas autoriser « certains types d’exposition du corps ou de comportements sexualisés, notamment la nudité, les activités sexuelles ou les services sexuels », et assure avoir mis en place « des systèmes destinés à empêcher ce type de contenu d’atteindre les adolescents ».
Pourtant, sur le réseau social, certains proxénètes se vantent de leur activité par des blagues et s’affichent parfois à visage découvert, des liasses de billets à la main. Pour proxénétisme, ils encourent jusqu’à 7 ans d’emprisonnement, 20 ans si les victimes sont âgées de 15 ans ou moins.